Après Mundo Grua et El Bonaerense qui décrivaient une réalité sociale difficile, vous signez avec Voyage en famille une œuvre plus intimiste. Quel en a été le point de départ ?

L'idée originale de Voyage en famille remonte à 1995-96. C'est en réalité le tout premier scénario de long métrage que j'ai écrit pour le cinéma. Il s'inspire de plusieurs voyages en famille que nous faisions quand j'étais gamin : nous partions tous à l'aventure à bord du camping-car que mon père a construit il y a une trentaine d'années. C'est ce camping-car que l'on voit dans le film.
Voyage en famille est aussi le prolongement de mon court métrage Negocios, dans lequel j'avais dirigé plusieurs membres de ma famille et proches – dont ma grand-mère. Ce sont eux, ces interprètes si familiers, qui m'ont donné envie de consacrer un film à ma grand-mère. Et même s'il s'agit d'une fiction, je n'ai pu m'empêcher de nourrir l'intrigue d'anecdotes personnelles : par exemple, je me souviens que toute la famille s'était rendue en camping-car aux funérailles de ma grand-tante !

Le film alterne habilement entre un road-movie hors normes et une tragi-comédie familiale…

Ce périple de 1400 kilomètres est bien entendu un prétexte pour évoquer, de manière aussi subtile que possible, les conflits qui opposent les personnages et leur manière de les gérer. Les changements que l'on perçoit dans le paysage rythment les évolutions dramatiques qui se produisent tout au long du film.

Sorte de microcosme ambulant, le camping-car semble être un protagoniste à part entière...?

Absolument : le camping-car "Viking" est bel et bien un personnage. Nous avions même trois "Vikings". Celui que mon père a construit il y a trente ans, qui nous servait pour les extérieurs. Un deuxième – baptisé "Viking Set" – qui consistait en un plateau mobile de 36 m² aménagé sur une camionnette de 1958 pour les scènes d'intérieurs : l'équipe technique pouvait ainsi tenir compte des variations de lumière naturelle, dues aux changements climatiques tout au long du voyage. Et un troisième qui, compte tenu de l'âge du camping-car d'origine, pouvait nous servir de véhicule de secours ou nous fournir d'éventuelles pièces détachées.

Le tournage a-t-il plus difficile que pour vos deux premiers films ?

Ce film s'est avéré particulièrement difficile à tourner. La distance, la route, la chaleur et le fait que la moitié des douze comédiens étaient des mineurs accompagnés par leurs parents n'ont pas facilité les choses… Nous avons tourné pendant 4 mois et nous avons souvent dû interrompre le tournage pour diverses raisons. Il faut dire qu'une équipe de 70 personnes qui sillonnent le littoral argentin en plein été n'est pas toujours facile à gérer. Il y a même eu des scènes où nous nous retrouvions à 400 – comme la séquence de la fête du "gaucho".

Vous cadrez parfois en plan large des scènes où la tension dramatique est forte, ce qui est plutôt inhabituel. Pourquoi ce parti-pris ?

Je crois qu'il y a des moments où il est essentiel que le spectateur puisse "choisir" ce qui lui semble le plus important dans tel ou tel plan – sans que je guide systématiquement ses choix. C'est d'autant plus vrai lorsque vous avez douze comédiens qui jouent en même temps… Si l'intensité dramatique est réelle et perceptible, il n'est pas toujours nécessaire de l'accentuer par un gros plan.

 

La palette de couleurs oscille entre le rouge et l'ocre. Cela correspond-il à votre vision de la famille ou de votre famille ?

Le film parle aussi du passé. Les adultes, en particulier, ne cessent d'évoquer leur passé et les années 70, époque de leur jeunesse. Cela a été une période difficile pour l'Argentine, souvent associée, dans la mémoire collective du pays, aux petits films super 8 qu'on tournait fréquemment à l'époque. Ils possèdent cette texture et cette tonalité dont vous parlez.
Nous avons vraiment cherché, en étroite collaboration avec le directeur de la photo Guillermo Nieto et la costumière Marisa Urruti, à retrouver cette atmosphère des années 70, cette sensation à mi-chemin entre révolution et souvenir.

Comme dans vos deux précédents films, vous faites appel à la fois aux comédiens professionnels et aux non professionnels. Pourquoi ?

On croit souvent que je fais principalement appel à des non professionnels, alors que sur mes trois films, les non professionnels sont beaucoup moins nombreux que les professionnels. C'est ainsi que pour Voyage en famille, la quasi totalité des comédiens viennent du théâtre – à l'exception de deux d'entre eux qui jouaient la comédie pour la première fois. Je voudrais vraiment insister sur le fait que, pour moi, un comédien ne doit pas forcément être diplômé d'une école d'art dramatique pour interpréter un rôle. J'aime beaucoup faire se côtoyer comédiens professionnels et non professionnels.

Etiez-vous anxieux à l'idée de diriger votre propre grand-mère ?

J'ai écrit le scénario pour elle. Le personnage d'Emilia ne ressemble pas trop à Graciana Chironi. Sur le tournage, elle avait confiance en elle, tout en ayant des moments de doute car elle a tout de même 83 ans… Elle s'est beaucoup donnée dans le film et le résultat est tout à fait surprenant. Elle est parvenue à surmonter la plupart des difficultés et a même fait des suggestions pertinentes. Pour moi, elle est assurément une très grande comédienne.

La musique, très belle, alterne entre des moments nostalgiques à la Astor Piazzola et des chansons joyeuses, qui incitent à la fête…

La musique de León Gieco, comme les interprétations de Hugo Díaz sur les tangos de Gardel, ont accompagné toute la phase d'écriture du film dès les premiers instants. Gieco est l'un des musiciens les plus célèbres d'Argentine depuis les années 70 et il est en outre très engagé politiquement. Dans les années 80, il a enregistré avec Gustavo Santaolalla la collection De Ushuaïa a la Quiaca : il s'agit de rythmes folkloriques qu'il a obtenus en parcourant l'Argentine et en captant des sons des régions et des peuples les plus reculés du pays.
Quant à Díaz, sa manière très personnelle de jouer de l'harmonica nous fait oublier qu'il s'agit des standards de tangos de Gardel et de Lepera. Les rythmes qui parcourent le film possèdent une tonalité "gutturale" et des sonorités viscérales. D'autre part, toute la musique que l'on entend pendant la séquence de la fête a été écrite et interprétée par Juanjo Sosa, musicien autodidacte originaire de San Javier, le petit village où se rend toute la famille. Cette musique apporte un sentiment de profonde mélancolie à la bande-son.