PAR ASIF KAPADIA

Je suis né et j'ai grandi à Hackney, près de Londres. Mes parents étaient venus de Gujurta en Inde dans le milieu des années 60. La première fois que je suis allé en Inde, j'avais 23 ans et je n'y suis resté que deux semaines. J'y suis ensuite retourné pour filmer mon court-métrage de fin d'études The Sheep Thief. Cela avait été sans doute l'expérience la plus difficile de ma vie et je m'étais bien juré de ne plus jamais recommencer. Et trois ans plus tard, j'étais prêt à repartir pour tourner mon premier long-métrage, un film encore plus ambitieux et encore plus compliqué. Pour quelles raisons ? L'idée de filmer dans la grisaille de Londres me déprimait. J'adore la lumière incroyable de l'Inde, j'aime les gens qui y vivent, leurs visages et ces horizons immaculés à profusion.

Un an après avoir quitté le Royal College of Art, j'ai fait la connaissance de Tim Miller, directeur d'études du RCA. Nous nous rencontrions dans l'éventualité de collaborer à l'écriture d'un scénario. Nous partagions le même intérêt pour le réalisme teinté de magie, pour les traditions folkloriques et les contes philosophiques. Nous avons découvert un vieux récit traditionnel japonais racontant l'histoire d'un jeune garçon dont le père, un guerrier, avait fui pour échapper à son seigneur. Les poursuivants avaient fini par amener une tête que le fils reconnaissait comme étant celle de son père, facilitant ainsi l'échappée de ce dernier. L'enfant était tué. Ce qui nous intéressait particulièrement dans cette histoire était de savoir pourquoi le père avait fui, et éventuellement, ce qui lui était advenu par la suite.
Tim et moi-même avons commencé à travailler sur cette histoire, la transposant dans un autre monde de guerriers célèbres, celui des Rajput, qui vivent dans les déserts et les forts de Rajasthan dans le nord ouest de l'Inde, où j'avais tourné mon court métrage. Tim et moi souhaitions aussi que l'histoire ait une trame un peu mystique, car tourner en Inde rendait crédible ce versant du récit. Je voulais vraiment me dépasser sur ce film, afin de réaliser quelque chose qui soit vraiment unique pour moi. Mes références sont les westerns de Sergio Leone, les films japonais - et en particulier ceux de Mizoguchi - ou encore le film de Yang Zimou, Qiu Ju, une femme chinoise. J'ambitionne de pouvoir raconter des histoires en ayant recours le moins possible aux dialogues. J'apprécie tout particulièrement de tourner dans des paysages lointains et inconnus. J'aime enfin garder une trame narrative simple et l'adapter en fonction du paysage qui me sert de décor. Tim n'avait jamais écrit de scénario jusque là, mais c'est quelqu'un de très littéraire. De mon côté, j'avais écrit mes courts métrages, mais ma conception du cinéma était surtout visuelle. En bref, nous étions radicalement différents sur pas mal de plans. Et je crois justement, selon moi, que c'est la raison pour laquelle notre collaboration a fonctionné.

Nous avons commencé à travailler sur l'idée générale du scénario et avons ébauché une première version assez détaillée d'une trentaine de pages. Nous l'avons présentée à différents producteurs et avons décidé de travailler avec Bertrand Faivre, lequel, grand voyageur, n'avait aucune crainte de tourner en Inde. J'ai d'ailleurs réalisé très
rapidement que l'équipe que nous allions constituer devrait être assez résistante ; les gens qui participeraient à ce film devraient posséder l'instinct du voyageur, avoir le sens de l'aventure comme de l'humour et surtout être préparés à vivre à la dure.

J'ai tout d'abord passé un certain temps en Inde pour les repérages avec Amit Kunar, un metteur en scène avec lequel je m'étais associé pour préparer le film. Nous avons loué une voiture et sommes partis à la recherche d'un paysage montagneux qui servirait de toile de fond à notre film. Le principe était de ne jamais emprunter deux fois la même route.
Nous n'avions aucune carte un tant soit peu précise de la région. Aucunes indications routières. Nous avons travaillé à l'aveugle, nous arrêtant où nous pouvions, obligés parfois de dormir dans la voiture lorsque nous ne pouvions pas loger à l'hôtel. Je crois que nous avons dû voir tous les forts du Rajasthan aux sommets de collines sous une chaleur torride.
Finalement au milieu de nulle part, nous avons découvert un petit fort désaffecté, près d'un village nommé Kotcasta. Il n'y avait ni électricité, ni eau courante et l'édifice était construit sur le versant de la colline. Le décor était parfait : nous avions une cour, l'intérieur du fort et un paysage environnant où nous pourrions construire la demeure du guerrier. Nous avons également découvert une région nommée Barmer, petite ville située dans l'ouest du désert du Rajastani, où l'horizon offrait un superbe alignement de paysages désertiques avec dunes, broussailles, villages rustiques et affleurement montagneux. Nous nous sommes rendus ensuite dans le nord de l'Inde. Ce travail de reconnaissance s'était déjà avéré difficile dans le désert, mais ce n'était rien comparé à celui qui nous attendait dans les régions montagneuses. Je pense en particulier à toutes ces petites routes bordées d'impressionnantes dénivellations à pic. Et sans aucune barrière de sécurité. En plus, les routes n'étaient pas assez larges pour laisser passer deux voitures en même temps et nous devions souvent faire face à des éboulements rocailleux. Je me souviens d'avoir eu le souffle coupé lorsque j'ai découvert pour la première fois la neige au sommet de la chaîne de l'Himalaya. J'étais au sommet du monde...

Nous avons tourné durant onze semaines. Et ce à raison de six jours par semaine. L'équipe comportait 250 personnes venues de tous les horizons : Grande Bretagne, Inde, France et Canada. Nous filmions simultanément les deux versions : celle en langue hindie et celle en langue anglaise. À partir de la quatrième semaine, pas moins de trois équipes collaboraient au film. Nous avions des cavaliers armés, des chameaux, des scorpions, quelques anacondas et pas mal de têtes décapitées. Nous avions construit un village entier pour l'incendier juste après ! Je me souviens avoir regardé autour de moi et avoir pris conscience d'être le seul sur le plateau pour lequel il s'agissait de son premier film.

Avant d'avoir commencé à filmer, il vous est impossible d'estimer combien vous allez être capable de mettre en boîte chaque jour. Un plan de travail n'est en rien concret. Il survient toujours un imprévu. Nous travaillions lentement : la première prise nécessita beaucoup de temps avant d'être achevée. Mais je refusais de commencer à filmer avant que le décor corresponde exactement à ce que je souhaitais et que les comédiens soient correctement costumés. Je tenais à ce que tout soit parfait dès le début.

Comme il m'était impossible de voir régulièrement les rushes, je devais travailler à l'instinct. Me baser sur ce que je sentais être bien. J'étais en contact étroit avec Ewa J Lind, la monteuse du film, qui était restée à Londres. Je me reposais entièrement sur elle pour savoir si la prise était bonne ou si au contraire il y avait un problème.

L'équipe entière fut victime d'une infection à un moment ou à un autre du tournage. Nous avons tout connu : déshydratation, insolations, malaria, piqûres de scorpions, morsures de chiens enragés... bref des choses assez communes dans cette partie du monde. Mais nous avons tous survécu. Pendant quelques jours, la température monta même à plus de 50°. Une chaleur si torride qu'il est presque impossible de la décrire. Nous avons englouti des litres de Bilseri, une eau minérale indienne. Après avoir passé six mois dans le désert, nous nous déplaçâmes vers le nord. Les montagnes étaient extrêmement froides. Nous étions dans une région nommée Manikaran, très éloignée des sentiers battus. L'hôtel où nous logions n'avait même pas de chauffage. Je devais suspendre des couvertures aux fenêtres pour empêcher le vent de pénétrer et je dormais avec plus de sept épaisseurs de vêtements pour me préserver du froid. Les journées étaient courtes. Le soleil se levait tard d'un côté des montages pour se coucher très rapidement. De plus, le temps est très changeant dans ce genre de pays. D'une minute à l'autre, le soleil brille, puis subitement il neige et le décor dans son entier est recouvert d'une épaisse couche de neige. Nous étions obligés de tourner durant les heures où le soleil brillait et où la neige avait fondu. La continuité du plan de travail était impossible à respecter. Lors de la soirée de fin de tournage, l'équipe au complet était exténuée. Cette expérience nous avait tous profondément changés.

Asif Kapadia