Après ses études au Conservatoire de Paris, Denis Dercourt a joué en soliste et en musique de chambre, de Pleyel à Carnegie Hall. Alto solo de l'Orchestre Symphonique Français jusqu'en 1993. Il est aujourd'hui professeur au Conservatoire de Strasbourg.

Mes enfants ne sont pas comme les autres est son troisième long-métrage, après Les Cachetonneurs (1998) et Lise et André (2000)

 

Quel a été le point de départ de ce film ?
Je désirais développer trois thèmes : la rigueur dans le travail, la transmission et l'amour. Comme dans l'écriture d'une fugue, ces thèmes entrent en résonance les uns avec les autres, sont indissociables. La rigueur est bien sûr à la base du travail du musicien. Mais à travers la famille présentée dans le film, je voulais aussi dépasser le monde musical, envisager comment des parents essaient de transmettre à leurs enfants ce qu'ils n'ont pas réussi à concrétiser eux-mêmes. C'est par amour qu'ils souhaitent un avenir meilleur pour leurs enfants, une progression sociale. On constate ce désir dans toutes les classes de la population. Tous connaissent l'importance et aussi le prix de cette ambition. Parfois cette transmission est moins "généreuse". Parmi les jeunes musiciens que l'on a rencontrés pour interpréter le rôle d'Alexandre, certains étaient poussés par leurs parents, des enfants terrorisés. Ce n'est pas le cas d'Adèle et Alexandre dans le film, qui eux vont finir par aller dans le sens de leur nature propre.

Jean, le père d'Adèle et Alexandre, veut que ses enfants réussissent là où il a lui-même en partie échoué. "Ce n'est qu'un violoncelliste d'orchestre", dit de lui son beau-père, chef d'orchestre talentueux et réputé.
Jean est un de ses employés. Il y a un plan où le beau-père, sur l'estrade du chef, a un regard de mépris pour lui. Dans ce genre de famille, on accepte mal qu'une soliste épouse un des musiciens de l'orchestre. Cela vaut dans d'autres professions, ou d'autres familles.

Jean souffre-t-il de ne pas être un soliste virtuose ?
Adèle dit à son copain Thomas, en parlant de son père : "C'est déjà très bien d'avoir réussi à tenir sa place dans un orchestre". Effectivement, être musicien d'orchestre, c'est déjà une réussite, Jean pourrait s'en satisfaire. Mais il n'a pas été aidé, il n'est pas issu d'une famille de musiciens. Il en éprouve certainement un sentiment de frustration : il n'a pas été lui-même poussé. Il veut transmettre ce qu'il n'a pas eu. Ses enfants ont un don, il veut les aider à le développer.

Comment expliquez-vous son exigence ?
La pratique d'un instrument est contraignante. C'est éprouvant de tenir un violon, ce n'est pas une attitude naturelle ! Malheureusement, je ne connais aucune pédagogie qui serait uniquement basée sur le plaisir, dans ce genre d'apprentissage. À Strasbourg, j'enseigne la musique à des étudiants venus du monde entier, certains sont encore des enfants - des enfants prodiges. Leur travail est toujours impressionnant. Des gamins qui font huit heures de musique, tous les jours. Avec la musique, on ne peut pas tricher.

Il faut en avoir conscience très jeune.
C'est là qu'intervient la nécessité du professeur. On ne peut pas travailler seul. Sans leur père, Beethoven, Mozart, Schubert n'auraient jamais donné ce qu'ils ont donné. Un enfant ne va pas naturellement consacrer huit heures par jour à faire des exercices. Les parents de musiciens le savent, souvent de manière intuitive. C'est la fameuse parabole des talents, "Je vais développer en toi quelque chose qui t'appartient, que tu as en toi déjà". Voilà ce que pense Jean. Ce n'est pas uniquement la réponse à une frustration, un moyen d'élévation sociale ou l'appât du gain - c'est l'amour du parent pour son enfant.

Jean demanderait-il inconsciemment à sa fille de prendre la place de sa femme disparue, de devenir son double ?
Ce n'est pas dit explicitement, mais pour moi il est évident qu'Adèle joue du violoncelle sur l'instrument de sa mère. C'est le son de sa mère qu'elle retrouve, qui "revit" par elle.

Comment interprétez-vous le "geste" d'Alexandre ?
Est-ce pour sauver sa soeur, ou est-ce par dépit ? Je crois que les diverses interprétations sont possibles. Ce qui est certain, c'est qu'à ce moment-là, il y a une extrême tension entre le père et la fille. Ce geste est une délivrance pour Alexandre, ce n'est pas seulement sa soeur qu'il sauve, mais lui aussi. C'est un geste de liberté.

Adèle est à l'âge des premiers amours...
Pendant mes études au Conservatoire, et ensuite quand j'ai commencé à jouer avec d'autres jeunes solistes, j'ai observé que la rupture se passait toujours à ce moment-là, le moment de l'adolescence. La force de rébellion est alors proportionnée à la force de la contrainte endurée.

Finalement, c'est en vivant à leur rythme propre que certains personnages du film donnent le meilleur d'eux-mêmes.
Adèle, en rupture avec son père, finit par accomplir ce qu'il voulait. Est-ce un choix inconscient, déterminé par le père-professeur qui continue d'agir en elle, même après qu'elle l'ait quitté ? Ou bien est-ce un choix véritable, autonome ? Je n'ai pas de réponse. De toute façon, on est dans un domaine très ambigu. Peut-être Adèle réussit-elle finalement la synthèse dialectique. Cela expliquerait le sourire du père à la fin du film. Et Gérald aussi, qui réussit à diriger une de ses compositions symphoniques : il obéit finalement au désir de son père, au moins en partie.

Vous filmez les leçons, les concerts. On est au plus près des difficultés répétitives du travail, des exercices apparemment sans fin. Les exigences des musiciens sont rarement satisfaites.
Oui, nous sommes le plus souvent dans la critique, dans l'auto critique, on vise le dépassement. C'est d'ailleurs l'écueil principal de cet apprentissage, il faut faire très attention à ce que l'auto-exigence ne se retourne pas contre l'élève, et finisse par priver sa musique de toute vie. Pour atteindre la véritable maîtrise, il faut pouvoir s'aventurer hors de la maîtrise scolaire. C'est ce que comprend Adèle, quand elle part vivre sa vie avec Thomas. C'est peut-être aussi ce que font Gérald et Alexandre, quand ils vont enregistrer des sons d'oiseaux dans la nature.

Les musiciens paraissent vivre dans un monde à part. La musique éloigne de tout.
Ce qui est sûr, c'est que le monde s'éloigne de la musique. Quand j'ai commencé à pratiquer, la musique faisait partie de la vie de la société, on regardait "Le Grand Echiquier" de Jacques Chancel à une heure de grande écoute. Le fait qu'il n'y ait plus aujourd'hui d'émission de musique à la télévision signifie que la musique, comme d'autres aspects du patrimoine culturel, est mise à l'écart du monde.

Quel a été votre choix pour les oeuvres musicales ?
D'abord, il n'y a pas de musique "de film", au sens traditionnel : pas une seule musique qui ne soit celle que l'on voit interprétée à l'écran. Pour la séquence composée par Gérald, j'ai proposé à Jean-Charles Monciero d'écrire une oeuvre dans le style de Messiaen, qui a lui-même souvent travaillé à partir de chants d'oiseaux. Pour les partitions instrumentales, mes choix principaux se sont portés sur des musiciens de la fin du XIXe siècle. Le violoncelle y est très proche de la voix humaine, des ténèbres de la voix humaine. Donc Brahms, Saint-Saëns, Dvorak...

Quelles étaient vos volontés de mise en scène ?
Veiller à deux notions fondamentales, et musicales : la justesse et le rythme. J'ai fait très attention au rythme des gestes, des paroles qui sont très mesurées, et bien sûr des regards. On se touche peu dans cette famille, l'atmosphère y est comme raréfiée, d'où l'importance de ces regards. Tout est volontairement ralenti, l'étirement du temps manifeste la tension. Il y a une phrase de Mahler qui m'aide beaucoup, "Quand vous sentez une baisse d'attention dans l'auditoire, n'accélérez pas, ralentissez." Tout est épuré, comme dans la musique de chambre que je préfère, où les oeuvres sont parfois âpres, mais la rigueur de l'écriture y sert toujours l'émotion.