Pourquoi avez-vous structuré votre film autour d’une confrontation entre le rêve et la réalité ?

Je pense que plus la réalité est difficile, plus le recours au rêve s’impose comme une nécessité et une urgence. Toutefois dans « Le Prince », le rêve n’est pas vécu sur le mode de la fuite ou du refuge dans les miroitements des chimères. Dans le cas du personnage d’Adel, le rêve est une forme de résistance et de conquête de liberté. Rêver, c’est s’inventer un projet catalyseur parfaitement en mesure de transformer la réalité, de créer un nouveau réel et d’élargir le champ de la liberté.

 

Mais comment peut-on considérer le rêve d’Adel comme une forme de résistance ?

Ce qui compte pour ce personnage, c’est moins la réalisation du rêve que le mouvement de la quête. Autrement dit, l’essentiel ce n’est pas ce qu’Adel réalise ; mais qu’il se réalise et s’assume comme un acteur social, et une conscience entreprenante et dynamique qui refuse la torpeur, la soumission et le fatalisme. Dans ce sens, rêver pour Adel est une manière de rejeter toute forme d’abdication devant la misère matérielle ou affective ; et aussi d’écarter toute solution désespérer de violence ou de destruction. De ce point de vue, Adel a tout les traits d’un artiste, d’un créateur : faire de son mal de vivre, la matière même à partir de laquelle il forgera son œuvre d’art. Cela est d’autant plus vrai que l’arme qu’il utilise pour atteindre son objectif, en l’occurrence des bouquets de fleurs, est empreinte de noblesse, d’élégance et de beauté. D’où d’ailleurs le titre « Le Prince », un vocable qui n’a dans le dialecte tunisien aucune connotation politique, mais renvoie plutôt à une conduite affable et raffinée.

 

Votre premier film se situe dans le quartier populaire Essaida. « Le Prince » choisit le centre névralgique de la capitale, à savoir l’avenue H. Bourguiba. Quelle est la fonction de l’espace dans votre cinéma ?

Dans « Le Prince » l’avenue n’est pas un simple décor. L’artère principale de Tunis joue le rôle d’un personnage à part entière, d’un actant qui conduit les Tunisiens, toutes catégories sociales confondues, à se croiser, à se regarder, à se confronter et à tisser entre eux un réseau complexe de rapports tout à la fois tendus et sereins, solidaires et conflictuels. Donc, c’est l’avenue qui a commandé l’invention des personnages du film et déterminé la trajectoire de leurs destins respectifs. Au cœur de la Tunisie, Tunis. Et au cœur de Tunis, l’avenue. Situer l’action du « Prince » dans cet espace signifie que mon projet ne vise pas autre chose que de m’interroger sur ce qu’est être Tunisien aujourd’hui, face aux profondes mutations de notre société à l’ère de la mondialisation.

 

Pourtant il y a au milieu de cette galerie de personnage que vous représentez, une figure qui se détache de la réalité historique et prend une valeur plutôt symbolique. C’est l’aveugle, marchands de miroirs.

Ce personnage s’est imposé à moi, dès le départ, comme une silhouette incontournable dans la configuration formelle du film. Ce marchand de miroirs, qui réunit en lui la cécité et la vision, l’obscurité et la lumière, l’infirmité et son remède a forcément une valeur symbolique ou allégorique. Au milieu de l’avenue, cet homme aveugle interpelle les passants, toujours pressés, toujours absorbés par mille besognes aliénantes, pour qu’ils s’arrêtent un petit moment et qu’ils marquent une pause dans leur course effrénée, afin de pouvoir se regarder , se dévisager dans le miroir et se découvrir. Le film est donc une invitation aux Tunisiens pour qu’ils se regardent en face et évaluent le sens de leur vie. Tant que ce moment de vérité n’est pas vécu et assumé, nous demeurons des êtres aliénés, défigurés par les relents d’un modernisme de vernis et d’une culture de pacotille.