| ENTRETIEN
AVEC DANIEL BURMAN
Comment
est né Le Fils d’Elias
?
Il y a quelques années, lorsque la crise argentine a éclaté,
j’ai vu tous mes amis se mettre à chercher désespérément
des papiers officiels prouvant leurs “racines européennes”.
Ils voulaient tous devenir autre chose. Ils fouillaient dans les tiroirs
et dans la mémoire de leurs grands-mères, pour se conformer
aux procédures bureaucratiques. Ils revenaient victorieux des consulats,
avec les premiers papiers tamponnés. A ce moment-là, j’ai
eu l’impression que j’allais être le dernier Argentin.
Que j’allais rester seul, pour éteindre la lumière.
Je me suis alors rendu compte que je pouvais moi aussi être européen.
Que moi aussi je pouvais prendre part à ce fantasme collectif.
Je pouvais devenir polonais. Et être polonais, quelques années
plus tard, allait revenir à être européen.
Mes grands-parents sont arrivés en Argentine avant la guerre, pourchassés
par l’antisémitisme, très à la mode dans la
Pologne de l’époque.
Je n’ai pas réfléchi longtemps. J’ai réuni
les papiers, je suis allé au consulat et j’ai passé
un entretien très particulier, reflété de façon
assez fidèle dans le film.
En très peu de temps, j’ai obtenu mon passeport polonais.
J’allais moi aussi être européen. C’est alors
que j’ai compris l’énorme dilemme moral auquel je me
heurtais. Mes grands-parents, qui n’étaient plus de ce monde,
n’auraient pas supporté que moi, je demande la citoyenneté
à ce même Etat qui les avait expulsés.
Je n’ai jamais quitté l’Argentine et le passeport,
non tamponné, est toujours dans un tiroir chez moi. Mon dilemme
moral n’a pas été résolu mais m’a obligé
à faire quelque chose. Ce film.
Tout
en cherchant à obtenir un passeport polonais, Ariel est surtout
en quête d’identité…
En réalité, en recherchant ce passeport, on cherche autre
chose : non pas à échapper à un pays ou à
une situation, mais à éviter d’être confronté
à ce qui constitue notre identité. C’est-à-dire,
devenir des hommes et envisager qui nous sommes.
Adolescent
attardé, Ariel est-il emblématique d’une certaine
“génération perdue” de l’Argentine d’aujourd’hui ?
Je
ne crois pas que ce soit un problème propre à l’Argentine.
Actuellement, il faut pousser les enfants à quitter le foyer :
ils y viennent avec leurs copines, font l’amour dans le salon et
se baladent en sous-vêtements le plus naturellement du monde. Ce
n’est pas une bonne chose. Mais ce n’est pas une génération
perdue non plus : c’est une génération qui n’a
peut-être pas le courage d’affronter le dilemme de sa propre
identité. Un dilemme insoluble, qui ne laisse d’autres choix
que de s’y confronter ou de se cacher dans la chambre de ses parents.
La
galerie commerciale où se déroule l’essentiel de l’action
est-elle à vos yeux un microcosme de la société argentine
contemporaine ?
L’Argentine
est multiple. Il y a l’Argentine qu’ont montrée récemment
les journaux télévisés : images d’enfants
souffrant de malnutrition, violence sociale, etc. Mais il existe aussi
une société qui résiste en permanence. Des gens qui
évoluent sans cesse, pour survivre. Des héros quotidiens
qui se cachent derrière les comptoirs de leurs commerces comme
derrière des barricades, pour défendre ce que leur ont légué
leurs familles, pour ne pas dénigrer les efforts accomplis par
les immigrants, arrivés sans rien et avec l’assurance de
celui qui n’a rien à perdre.
La galerie n’est pas l’Argentine, mais l’une des Argentine
possibles.
Cette
solidarité entre les personnages de la galerie est-elle liée
à la grave crise socio-économique que traverse l’Argentine ?
Non. A la différence de l’Europe, la société
argentine est par essence ouverte et solidaire. C’est une société
où nous sommes encore tous des étrangers, où l’identité
argentine est en devenir, et où il n’existe heureusement
pas encore l’effrayante dialectique entre ceux du dedans et ceux
du dehors. Ce n’est pas un paradis, mais les liens sociaux sont
par essence solidaires.
Dès
les premières minutes, tandis qu’on fait connaissance avec
les personnages, on sent un rythme effréné qui traverse
le film. Cela correspond-il à votre tempérament et à
votre cinéma ?
Je
ne sais pas exactement ce qu’est mon cinéma, puisqu’il
est encore en devenir. Mais il est vrai – c’est en tout cas
ce que me disent ma femme et quelques amis – que le rythme du film
correspond à mon caractère et à mon côté
hyperactif, et que la façon de parler de Hendler ressemble à
la mienne. Ce n’est peut-être que de la vanité, ou
un processus d’osmose qui se produit inévitablement lorsqu’on
raconte une histoire dans laquelle on est fortement impliqué.
La
caméra est extrêmement mobile, toujours au plus près
des personnages, mais capable de passer de l’un à l’autre
en un éclair. Vous tournez caméra à l’épaule ?
Ce film a été tourné entièrement caméra
à l’épaule, à l’exception d’un
plan (je vous laisse découvrir lequel !). Au bout de trois
films, j’ai appris que tout le matériel qu’on emporte
sur un tournage se transforme ensuite en obstacle entre la caméra
et les acteurs. J’ai besoin d’une relation immédiate
entre la caméra et les acteurs.
Comme dans Maris et femmes de Woody Allen, la caméra arrive
parfois en retard, parfois en avance. C’est le personnage qui est
privilégié. La caméra est toujours au service des
comédiens.
De
même, le montage, très “cut”, traduit formidablement
les hésitations et les revirements du protagoniste.
Comme la caméra, le montage est au service des émotions
des personnages. J’ai voulu ne jamais ajouter ou enlever une image,
pour des questions de style ou de timing, si le personnage ne l’exigeait
pas. Et il est vrai aussi que le montage est davantage guidé par
les hésitations d’Ariel que par les miennes, en tant que
réalisateur.
Il
se dégage du film une énergie positive salutaire, teintée
parfois de nostalgie. Mais vous évitez constamment le piège
du pathos et du sentimentalisme…
Ce qui m’intéresse, c’est quand les drames deviennent
quotidiens. Le héros affronte son pathos tous les jours, et la
bataille finale n’existe pas. Chaque moment est léger et
en supplante un autre. Il reste peu de place pour la nostalgie, parce
que les ruptures, comme dans la comédie, sont autant de rebonds
qui nous permettent d’échapper au sentimentalisme inutile.
Plusieurs
scènes sont d’une drôlerie féroce, sans que
votre regard sur les personnages soit jamais condescendant ou cruel…
J’aime beaucoup mes personnages. J’ai de la pitié pour
eux car, comme nous, ils font ce qu’ils peuvent. Les dilemmes moraux
sont toujours extérieurs, propres à l’observateur.
Je crois à l’humour comme parfum, comme élan pour
échapper à l’absurde, à l’incompréhensible.
Vous
aviez déjà mis en scène un personnage proche d’Ariel
dans En attendant le Messie. Y a-t-il une importante part autobiographique
chez ces deux protagonistes ?
Il y a une grande part d’autobiographie, pas tant sur le plan de
ma vie personnelle que sur le plan de la communauté juive.
Je suis né et j’ai vécu dans le quartier de Once.
J’ai parcouru ces galeries entre ma maison et l’école,
et entre l’école et le club Hebráica. J’ai mille
fois entendu ces conversations, ces personnages que je décris dans
mes films. Les personnages de la galerie s’inspirent de gens qui
existent ou ont existé.
On ne peut plus rien inventer.
Peut-on
voir dans la volonté constante d’Ariel de fuir – son
père comme son pays – un écho lointain à la
diaspora de la communauté juive dans le monde ?
C’est
vrai – même si, par exemple, je n’aime pas la figure
du Juif errant. Ce n’est pas qu’on aime aller de tous côtés
à travers le monde ou au fil de l’Histoire. Tour à
tour les Egyptiens, l’Inquisition, les Nazis… Ce n’est
pas par goût du tourisme ou de la découverte. Nous n’avons
pas erré. Nous avons fui et nous avons trouvé nos petits
paradis, même dans les pires moments. Ariel court, Ariel fuit, mais
comme pour nous tous, ses fantômes, ses rêves et ses drames
courent aussi vite que lui. |