


Comment
est né le projet de La fiancée syrienne ?
En 1998, j'ai tourné un documentaire, Borders, autour des problèmes
liés au tracé des frontières de l'Etat d'Israël.
Le film évoquait notamment le déroulement des trois ou
quatre mariages qui ont lieu chaque année de part et d'autre
de la frontière israélo-syrienne divisant en deux le Plateau
du Golan : soit, l'un des deux époux vient de Syrie pour s'installer
dans le Golan, soit c'est l'inverse qui se produit. Grâce à
ce documentaire, j'ai sympathisé avec une famille vivant dans
le Golan et je n'ai cessé depuis de repenser à la situation
de ces gens. A force de retourner là-bas plusieurs fois par an,
de faire des recherches et d'entendre plusieurs anecdotes, j'ai fini
par comprendre que la situation des Druzes, communauté profondément
déchirée, est en réalité une métaphore
de notre propre situation : elle cristallise nos problèmes, nos
espoirs et nos rêves tant sur un plan personnel et familial que
national. J'ai alors rédigé le synopsis d'un projet de
fiction. Comme je voulais me focaliser sur deux personnages féminins,
j'ai senti qu'il me fallait faire appel à une femme pour co-écrire
le scénario. J'ai donc demandé à Suha Arraf, journaliste
palestinienne, de travailler avec moi et nous avons écrit le
script entre 2001 et 2002.
Le film se déroule le jour même où Bachar
El Assad accède au pouvoir en Syrie.
C'est une date importante. Elle représente à la fois un
espoir nouveau pour les Druzes et les Syriens et l'angoisse d'un saut
dans l'inconnu. Pour les Israéliens, c'est aussi un tournant
politique car il n'y a jamais eu aucune relation officielle entre les
deux pays.
Vous adoptez une construction chorale,
qui multiplie les points de vue, mais qui reste d'une grande fluidité.
D'entrée de jeu, je voulais me lancer ce défi
à moi-même. Je voulais réaliser une fresque multipliant
les personnages et les points de vue. Je n'ai pas cherché à
faire un film ethnologique sur les moeurs des Druzes. Le film pourrait
tout aussi bien se dérouler dans l'ex-Yougoslavie ou en Irlande
du nord. C'est une situation dramatique universelle dans laquelle chacun
d'entre nous peut se reconnaître. Car les gens qu'elle dépeint
souffrent d'avoir manqué des occasions. Il s'agit d'une cristallisation
d'éléments émotionnels qui touchent à nos
corps et à nos âmes. C'est ce qui fait toute la fluidité
dont vous parlez. Même si on ne connaît rien à la
situation des Druzes, on comprend immédiatement le type de difficultés
auxquelles ils sont confrontés et ce d'autant plus que toute
l'intrigue se déroule sur une journée. Cette unité
de lieu, de temps et d'action contribue également à rendre
le film particulièrement limpide.
Vous avez tourné en Scope.
C'est la première fois que je tournais en Scope et, au début
du tournage, j'avais le sentiment que cela créait une distance
entre les comédiens et moi : je n'arrêtais pas de demander
à mon cadreur de me rapprocher d'eux et on ne pouvait rien faire…
Mais très vite, j'ai compris qu'on peut, comme chez Sergio Leone,
tourner à la fois de vastes plans de paysages et des plans rapprochés.
J'avais le sentiment que le Scope me permettait de réaliser une
fresque intimiste.
Ce que j'aime aussi dans le Scope, c'est que c'est un processus très
"démocratique" : cela permet de cadrer une multitude
de personnages à la fois et de laisser la possibilité
au spectateur de s'intéresser à tel ou tel de ces personnages…
Le film ne cherche jamais à prendre le spectateur par la main
pour lui imposer ses émotions. Je pense que quiconque réalise
un film s'identifie à ses personnages, et je me reconnais d'ailleurs
dans chacun de mes protagonistes. A l'exemple de Mona, la future mariée,
de sa soeur aînée ou de son père qui tiennent vraiment
de moi. Mais je me reconnais tout autant dans le personnage de l'officier
de police syrien, qui ne pense qu'à regarder la télé,
ou dans celui du fonctionnaire israélien qui ne songe qu'à
son fils en mission dans les territoires. On pourrait donc penser qu'il
s'agit, de ce point de vue-là, d'un film très stylisé.
Mais dans le même temps, j'ai voulu donner au film une dimension
naturaliste, quasi documentaire. J'ai trouvé intéressant
de mêler ces deux styles sans chercher artificiellement à
aller dans une direction ou dans une autre. Pour moi, la mise en scène
doit être au service de l'histoire, et pas l'inverse.

Avez-vous tourné entièrement
en décors réels ?
En grande partie. Nous avons tourné dans le village où
le film est censé se dérouler : il nous a
d'ailleurs fallu pas mal de temps pour convaincre les villageois de
nous laisser tourner sur place car ils étaient un peu méfiants
au départ… En revanche, pour les scènes du poste
frontière, nous avons dû construire des décors.
Plusieurs spectateurs qui connaissent bien la région ont pensé
que j'avais tourné en Syrie – ce qui est totalement impossible
pour un film israélien !
Est-il fréquent qu'un cinéaste
israélien évoque une culture qui n'est pas la sienne ?
Pour moi, en tous les cas, ce n'est pas du tout inhabituel. Il y a une
dizaine d'années, j'ai tourné Cup final, autour d'un Israélien
capturé par des Palestiniens pendant la guerre au Liban, alors
que je n'ai aucunement participé à ce conflit. De même,
j'ai réalisé Zohar en 1993 qui parle de musique orientale
et n'a rien à voir avec ma propre culture. Pour moi, peu importe
qu'un film parle d'une culture ou d'une autre, qu'il soit politiquement
ou socialement engagé, tant qu'il est ancré dans sa propre
réalité sociale. D'autre part, je pense qu'en parlant
de personnages qui n'appartiennent pas à sa propre culture, on
va souvent plus loin dans l'exploration des rapports humains car on
bénéficie de plus de recul. A partir du moment où
on comprend les différents codes culturels d'un pays, il est
facile de s'y sentir à l'aise. D'après moi, cela fait
partie intégrante de l'identité d'un cinéaste.
Après tout, les films parlent essentiellement des liens qui unissent
les êtres.
Vous renvoyez dos à dos les autorités
israéliennes et syriennes…
Je suis bien conscient qu'en racontant une histoire pareille,
je risquais de m'attirer les foudres des deux côtés de
la frontière. Mais cela m'est égal car je n'ai d'allégeance
envers personne et je ne fais pas de films pour un public en particulier.
Je fais des films pour que les gens ressentent des émotions et
pour leur donner à réfléchir. Certes, je réalise
mes films à partir de mes observations personnelles, mais je
ne cherche pas à les imposer à qui que ce soit. Je montre
l'attitude des officiels israéliens et des officiels syriens
qui prennent tous les mêmes décisions absurdes, mais j'ai
essayé d'éviter tout manichéisme. Il n'y a pas
vraiment de "méchant" dans cette histoire : même
le flic israélien, qui est sans doute le personnage le plus négatif,
ne fait que son boulot et finit par s'amadouer.
En outre, je pense que ce film offre un point de vue, un peu décalé,
sur le conflit israélo-palestinien : pour moi, la situation sur
le terrain ressemble à celle que raconte le film. Même
si les gens se vouent parfois de la haine ou du ressentiment, ils peuvent
aussi arriver à coexister. Si chacun lâche un peu de leste,
on peut parvenir à un compromis. Dans La fiancée syrienne,
tous les personnages, où qu'ils soient, souffrent et sont tous
embarqués dans la même galère. Leur sort à
tous dépend de hauts fonctionnaires déshumanisés
qu'on ne voit jamais.
La fiancée syrienne fait penser
à No man's land de Danis Tanovic.
Absolument. Je me sens aussi influencé par un film comme
La grande illusion de Jean Renoir: son humanité, son sens de
l'observation, sa dénonciation de la guerre restent d'une grande
modernité.

La société que vous dépeignez
est profondément patriarcale, même si certaines femmes,
comme Amal, tentent de s'émanciper.
L'oppression qui s'exerce à l'encontre des femmes est
le plus souvent pernicieuse, car elle ne s'affiche pas toujours comme
telle. On n'est pas en Iran ou au Pakistan et les femmes ne portent
pas forcément le voile. Ici, les femmes font partie intégrante
de la vie sociale et il s'agit donc d'une oppression sousjacente –
la pire de toutes.
Le film se déroule dans un univers masculin, mais cet univers
est contrôlé par les femmes. Si on considère les
personnages d'Amal, de Mona et de la jeune Française de la Croix-Rouge,
on s'aperçoit qu'en dépit des pressions qui s'exercent
contre elles, elles arrivent à s'en sortir d'une manière
ou d'une autre. En réalité, c'est Amal, la soeur aînée,
qui tire les ficelles : c'est elle qui pousse le père à
reparler à son fils et c'est aussi elle qui, même inconsciemment,
encourage sa soeur à franchir la frontière. Elle se rebelle
contre son mari et elle soutient sa propre fille contre son père…
Le film adopte le point de vue des femmes…
Oui, même si je ne suis pas certain qu'on puisse dire
qu'il s'agit d'un film "féministe". J'ai surtout essayé
de porter un regard introspectif sur l'âme humaine de mon point
de vue d'homme, mais à travers un personnage de femme –
ce qui est vraiment l'idéal ! C'est ainsi que chacun y gagne
: les personnages masculins sont moins stéréotypés
et la vision des femmes est un peu différente de celle qu'offre
en général le cinéma israélien.
Le film s'ouvre sur un plan du visage d'Amal, la soeur aînée,
et se termine sur ce même visage, tout près de la frontière
: pour moi, son visage est une métaphore du film tout entier
et de l'ensemble des émotions que j'ai essayé de faire
ressentir au spectateur.
Vous mêlez sans cesse drame et
comédie…
Je pense que le public d'aujourd'hui est mûr pour ces
allers-retours constants entre drame et humour, à l'image de
la vie. D'autre part, quand je fais un film, j'ai à coeur de
maintenir les spectateurs en haleine : avec La fiancée syrienne,
je souhaitais tout particulièrement traiter un sujet grave avec
une relative légèreté. Ce qui me fait vraiment
plaisir, c'est que les spectateurs qui ont vu le film, dans le monde
entier, ont eu des réactions très positives – et
je ne parle pas seulement du public des festivals de cinéma,
mais de spectateurs anonymes.
Vous avez fait appel à des comédiens
issus d'univers très différents.
Effectivement, j'ai travaillé avec des interprètes
aux parcours très variés, professionnels, non
professionnels, comédiens issus du théâtre, d'autres
venant du cinéma ... Mais malgré leurs styles souvent
très différents, je tenais vraiment à une grande
harmonie entre les comédiens, et l'alchimie s'est produite.
J'ai consacré environ huit mois au casting en Israël : j'y
consacre toujours beaucoup de temps car je suis convaincu que lorsqu'on
a trouvé les bons comédiens, on a effectué 50 %
du travail de mise en scène. Je suis très fier de la distribution
de ce film, non seulement parce que les comédiens se sont avérés
formidables, mais aussi parce qu'ils ont des parcours très proches
de leur personnage. Cela a ajouté une dimension supplémentaire
au film.
Comment avez-vous rencontré Hiam Abbass, qui interprète
Amal ?
Je l'ai rencontrée à Paris. Quand elle m'a vu,
elle s'est penchée vers moi et m'a murmuré à l'oreille
: "vous pouvez me parler en hébreu." Même si
cela a l'air d'un cliché, j'ai alors immédiatement compris
qu'elle incarnerait Amal à merveille. L'histoire de Hiam est
extraordinaire : elle est issue d'une famille musulmane traditionnelle
et son avenir était loin d'être assuré quand elle
était jeune. Mais elle s'est montrée audacieuse et elle
a eu le culot d'affronter pas mal d'obstacles, jusqu'à ce qu'elle
comprenne qu'il valait mieux pour elle qu'elle quitte le pays. Elle
a accepté d'interpréter Amal parce qu'elle a eu le sentiment
que ce personnage était sa propre projection. Pendant toute la
durée du tournage, l'harmonie a été totale entre
Hiam et Amal, et entre Hiam et moi. Le rôle joué par Hiam
n'est pas celui traditionnellement dévolu aux femmes, en tous
les cas ni dans la société israélienne, ni dans
la société druze. C'est plutôt un rôle masculin.

La
musique de Cyril Morin est tout à fait originale.
En effet, elle échappe aux conventions de la musique
de film : ce n'est ni une musique "folklorique", ni une musique
hollywoodienne, mais une partition qui mêle subtilement les cordes
à des rythmes bulgares. Nous avons d'ailleurs effectué
l'enregistrement à Sofia, en Bulgarie.
Etant donné le sujet du film, avez-vous
eu du mal à trouver des financements en Israël même
?
On me pose souvent la question et je réponds toujours
qu'en dépit de ce que peuvent penser les gens, je n'ai pas du
tout eu à me battre ! La politique de production en Israël
est très démocratique et fait preuve d'une grande ouverture
d'esprit. Le Israeli Film Fund, principal organisme de financement public,
nous a soutenus dès le départ. Peut-être parce que
le film ne traite pas directement du conflit israélo-palestinien,
mais de la minorité druze qui n'est pas au centre des préoccupations
du moment…
Le film est-il sorti en Israël ?
Il est sorti début décembre dans un réseau
de salles commerciales et bénéficie à la fois d'une
campagne de promotion habituellement réservée aux grosses
productions et d'une très bonne presse. Je trouve cela vraiment
intéressant car nous avons réussi à distribuer
un film au contenu plutôt subversif dans un circuit commercial.
C'est d'autant plus frappant que personne ne semble s'émouvoir
du fait que le film est en langue arabe et qu'il est joué par
des comédiens arabes ! Je pense que c'est parce que La fiancée
syrienne renvoie dos à dos chaque partie prenante au conflit
et qu'il pourrait se dérouler n'importe où. Il touche
les spectateurs en plein coeur et transcende les préjugés.
