Comment avez-vous entendu parler du projet d'Eran Riklis ?
C'est le producteur Antoine de Clermont-Tonnerre qui m'a envoyé le scénario. J'ai été tellement intriguée qu'un cinéaste israélien s'intéresse à ce genre d'histoire que j'ai voulu le rencontrer. J'ai alors posé plusieurs questions à Eran, notamment en ce qui concerne sa représentation de la Syrie. En effet, j'appréhende souvent le regard d'un étranger sur une culture qui n'est pas la sienne… Il m'a dit par la suite que dès qu'il m'a vu la première fois, j'incarnais Amal à ses yeux.

Vous connaissiez bien la situation de la communauté druze ?
J'ai grandi dans un village près du Plateau du Golan et comme toute étudiante, j'étais concernée par la situation géopolitique de mon pays. J'ai souvent été amenée à me rendre dans le village où se déroule le film en signe de solidarité avec la population. En plus, la question d'un territoire occupé ne m'est pas étrangère…
Mais ce n'est pas cela qui m'a le plus intéressé. Aujourd'hui, j'interprète des rôles dans des pays différents et c'est surtout la manière dont les personnages me nourrissent et la personnalité du réalisateur qui déterminent mes choix.

Vous interprétez une femme qui tente de s'émanciper dans une société patriarcale.
Elle a surtout une nature ouverte et libre et elle se heurte aux traditions et au poids de la religion de la société dans laquelle elle vit. Mais elle ne se laisse pas faire et elle tente d'aller jusqu'au bout de ses désirs. Pour autant, elle reconnaît qu'elle n'a pas pu tout faire, parce qu'elle appartient à une génération pour qui les choses n'étaient pas simples. Du coup, elle encourage sa fille à aller plus loin qu'elle encore pour qu'elle poursuive son combat.

Amal a dû interrompre son combat pour élever ses enfants.
Absolument. Il lui a fallu réévaluer ses priorités pour se consacrer à l'éducation de ses enfants, sans renier ce sentiment de liberté enfoui en elle afin qu'eux ne subissent pas ce qu'elle a subi.

Amal n'est pas si loin du personnage que vous interprétiez dans Satin rouge…
Oui, même si le cheminement d'Amal est davantage psychologique : elle décide de rester sur place, parce qu'elle sent que c'est son devoir, mais elle ne renonce pas à son combat pour autant. Ce qu'il faut voir, c'est qu'Amal s'entend bien avec tout le monde. Car en réalité l'hostilité émane de ceux qui imposent ces traditions aux femmes. Elle ne cherche pas à échapper à cette oppression rampante par manque de respect, mais parce qu'elle en sent la nécessité.

Comment vous êtes-vous approprié le personnage ?
Eran Riklis m'a beaucoup aidée en venant très souvent à Paris. On a fait beaucoup de lectures ensemble et on a apporté de légers changements au scénario pour que l'émotion soit constante du début à la fin. Dès notre deuxième rencontre, il m'a demandé comment j'aimais travailler et quelle était ma méthode. C'était la première fois qu'un metteur en scène me posait ce genre de question et j'ai trouvé extrêmement généreux de sa part d'aller au-devant du désir d'un comédien. Du coup, cela ne pouvait que m'amener à aller dans son sens et à être à l'écoute de ses propres désirs.

Vous avez également travaillé sur place, en Israël ?
Oui, j'ai passé dix jours à Tel-Aviv, notamment pour travailler l'accent druze. Il me semblait très important d'être juste et de parler avec l'accent du personnage. J'ai aussi répété avec les autres comédiens que je ne connaissais pas bien. Nous avions un programme de répétitions où nous avons parcouru les grandes séquences du film, pour faire surgir des petites nuances de jeu et se connaître avant de débarquer sur le plateau.
D'ailleurs, mes rapports avec les comédiens étaient d'une grande proximité. J'avais presque l'impression que Clara Khoury, qui joue ma soeur dans le film, était ma soeur dans la réalité. Il s'est développé une sorte de solidarité et d'affection au sein de l'équipe que j'ai rarement vue sur un tournage.

Bien que le film soit réalisé par un homme, on a le sentiment qu'il s'agit d'un point de vue féminin…
Je crois qu'Eran a une vraie sensibilité féminine. En réalité, peu importe que le metteur en scène soit un homme ou une femme. Ce qui compte, c'est sa capacité à comprendre les personnages qu'il imagine.
En ce qui concerne Eran, ce qui est formidable, c'est qu'il n'a aucun préjugé et qu'il n'est donc pas prisonnier de stéréotypes. Cela m'a beaucoup facilité la tâche et m'a aidé à me donner totalement pendant le tournage.