Ce qui m’a toujours frappé, dit Doc, c’est que les choses que nous admirons le plus dans l’humain : la bonté, la générosité, l’honnêteté, la droiture, la sensibilité et la compréhension, ne sont que des éléments de faillite dans le système où nous vivons. Et les traits que nous détestons : la dureté, l’âpreté, la méchanceté, l’égoïsme, l’intérêt purement personnel, sont les éléments même du succès. L’homme admire les vertus des uns et chérit les actions des autres”.

John Steinbeck, Tendre jeudi 

Tout commence en 1995 lorsque je viens m’installer avec ma famille à Najac, petit village aveyronnais perché au sommet d’un mont du Rouergue. Je souhaite simplement changer de rythme de vie et je n’imagine pas que je vais y vivre la plus longue expérience cinématographique de mon existence de réalisateur.

Les premières années, je m’absente souvent pour raisons professionnelles (je réalise deux documentaires sur le compositeur zaïrois Ray Lema et sur le violoniste indien L. Subramaniam), et lors de mes retours à Najac je prends plaisir à passer du temps avec mon plus proche voisin, Monsieur Sauzeau, un poète de la mécanique. Sans trop savoir où je vais, je commence à le filmer, dans son atelier et chez lui.

Le temps passant, les rencontres surviennent : Arnaud, Christian, Serge, Henri, Simone, Piccolo, Jean, Christopher, Dominique … entrent dans ma vie, à moins que ce ne soit le contraire, allez savoir ! A pied ou à mobylette, la caméra dans le sac à dos, je tourne comme on “ voisine ”, au gré de mes balades chez les uns et les autres. Tous me donnent leur amitié, leur confiance et m’ouvrent leur porte.

Les jours, les mois, les années se succèdent et, cassette après cassette, j’engrange des heures de rushes, par dizaines, par centaines. Je ne sais pas exactement ce que je vais en faire, ni où tout cela va me mener, mais je ne m’en fais pas trop. A ce moment-là, je suis plus motivé par le chemin parcouru auprès des gens que je filme, que par le but à atteindre. La seule chose dont je suis sûr c’est de mon “ casting ” : ce que chacun d’entre eux trimballe d’humanité, je me dis que cela ferait le bonheur de beaucoup de scénaristes !

Au tournage, la vie qui s’improvise sous mes yeux m’impose une écriture libre et désordonnée. Ce n’est qu’au moment du montage que le dispositif narratif se construit, à partir de la matière brute. Et pour cette étape d’écriture essentielle, j’ai un atout maître : mon ami et complice Yves Deschamps, monteur virtuose avec lequel je m’éclate dans la vie et au travail depuis 1976.

Ensemble, à partir d’une sélection de 80 heures de rushes, nous assemblons les images et les sons qui composeront le film, comme les milliers de pièces d’un puzzle dont ni lui ni moi ne connaissons le modèle. C’est ainsi que nous donnons vie à un premier long métrage documentaire, La vie comme elle va, produit par Jacques Perrin et Christophe Barratier, diffusé sur Arte puis sorti en salles en mars 2004.

Après avoir accompagné ce film dans plus de 130 villes en France et dans une vingtaine de festivals internationaux, j’ai plaisir à retrouver les images et les sons conservés bien au chaud dans le banc de montage, installé depuis peu à la maison. En fait, je n’ai jamais arrêté de tourner dans une totale liberté, un bonheur simple, au quotidien pendant mes périodes d’intermittence à Najac. Je ne peux pas abandonner ces personnages devenus partie intégrante de ma vie : il est nécessaire pour moi de les accompagner encore et toujours…
 
Yves vient vivre à Najac et m’apporter toute son expérience, son regard, son bon sens et ses éclats de rire. Quand nous commençons ensemble un nouveau montage, nous ne savons jamais quel film nous allons façonner. Nous avançons par intuitions successives. Yves a un sens musical du montage et sa patience n’a d’égale que sa persévérance. Et petit à petit, le film émerge de lui-même, porté par ses personnages, leurs mots, leurs gestes, leurs émotions.

Nous n’avons plus qu’à les suivre dans leurs vies et leurs utopies. Le film est là, il nous parle :