|
Historias
minimas marque votre retour au long métrage
après treize ans d’absence. Pourquoi avez-vous laissé
passer autant de temps ?
Carlos Sorin : Mon premier long métrage, La
Pelicula del Rey, a remporté un Lion d’argent
au festival de Venise et a connu un grand succès, mais je considère
ça a priori comme un danger pour un premier film car ensuite
il faut faire un mauvais film et connaître un échec afin
de garder la tête froide [rires]. En l’occurrence Eternas
Sonrisas de New Jersey a été réalisé
avec un excès de confiance de ma part qui a pour conséquence,
au vu du résultat, de me rendre méfiant et il m’a
fallu pas mal d’années pour y croire à nouveau.
Quelqu’un qui n’est pas sûr de lui ne sera jamais
un bon réalisateur. Personnellement, j’ai été
très affecté par l’échec de ce deuxième
film. C’est pourquoi j’ai décidé de me consacrer
à la réalisation de films publicitaires. C’est un
domaine qui m’offrait des moyens à la fois économiques
et techniques, mais ne me laissait pas le temps de me consacrer à
autre chose. Pour moi, c’était en quelque sorte une cage
dorée.
Historias
minimas s’attache à des personnages très différents
les uns des autres. Sur quels critères les avez-vous choisis
?
J’éprouve une forte attirance pour les personnages extrêmes.
Dans mon premier long métrage, La
Pelicula del Rey,
il était question d’un souverain de Patagonie et d’un
cinéaste qui part filmer cette histoire un peu grandiose. Dans
mon deuxième film, je racontais l’histoire d’un dentiste
fou qui partait lui aussi pour la Patagonie. La seule chose qui s’avère
un peu compliquée lorsqu’on choisit de s’intéresser
à ce genre de personnages, c’est qu’ils sont généralement
intéressants pendant les vingt premières minutes mais
qu’une fois le premier moment passé, ils peuvent devenir
assez vite lassants. Au cinéma, le même personnage peut
avoir l’air petit ou grand selon la manière dont on le
présente. Moi, je suis complètement extrémiste.
C’est pourquoi, dans Historias minimas, j’ai
choisi des personnages banals issus de la vie quotidienne. J’ai
également subi l’influence de plusieurs films, à
commencer par Une histoire vraie de David Lynch et
Où est la maison de mon ami ? d’Abbas
Kiarostami.
Sur
quels critères avez-vous choisi les trois histoires entrecroisées
que vous racontez dans Historias minimas ?
J’ai opté pour une histoire qui a plutôt un ton de
comédie, une autre qui est plus dramatique et une dernière
qui ouvre et qui clôt le film. Quand on travaille dans cette dimension
de quotidienneté, il est vrai qu’on aurait pu raconter
l’histoire de n’importe quel autre personnage. Pour en savoir
davantage sur les autres personnages, il faudra attendre Historias
minimas [rires]
Pour
quelle raison avez-vous intitulé votre film Historias minimas ?
Est-ce parce que vous considérez qu’il s’agit d’histoires
minuscules ?
Ça n’a rien à voir avec une traduction littérale.
Historias minimas se réfère au nom de
la caméra Aåton Minima que j’attendais depuis pas
mal de temps. C’est une caméra qui a été
développée par son constructeur afin de s’adapter
à ce type de cinéma plutôt artisanal. Ce film est
un peu comparable à un traitement homéopathique. On absorbe
quelques petits granulés. Individuellement, ils ne produisent
aucun effet, mais à force, ces doses minuscules produisent un
effet déterminant sur ce qui arrive aux personnages et sur leur
point de vue. Plus généralement, j’éprouve
un grand amour pour les caméras et j’adore la mécanique
du cinéma, tous ses engrenages. Les films que j’ai faits
sont liés à des caméras précises qui constituent
en quelque sorte les jalons de ma carrière. Je n’ai appris
à connaître que tardivement l’histoire du cinéma
proprement dite. La
Pelicula del Rey
a été tourné avec une Arriflex 35 mm, car le 16
mm était plutôt réservé au documentaire ou
à quelques aficionados et qu’à l’époque
les caméras numériques n’existaient pas encore.
Il est vrai que la technique a évolué, mais le public
aussi. Aujourd’hui, il accepte qu’on utilise de petites
caméras numériques ou des émulsions plus sensibles.
En fait, mon idéal serait de me retrouver seul face à
mes acteurs et de renouer avec le Ciné-oeil de Dziga Vertov,
cette théorie esthétique qui a donné naissance
à L’homme à la caméra.
Que
vous a apporté votre expérience publicitaire ?
Il est vrai que j’ai réalisé beaucoup de films publicitaires
et que cette activité m’a enseigné essentiellement
deux choses : une meilleure maîtrise de la technique et une véritable
autorité en tant que réalisateur. Quand on pratique ce
métier, on est constamment amené à commander, qu’il
s’agisse des techniciens ou des acteurs. En tournant presque quotidiennement
des spots publicitaires, j’ai pu développer et entretenir
cette capacité à diriger. Il est fondamental que l’équipe
vous fasse confiance et croie en vous. À l’époque
de La
Pelicula del Rey,
j’essayais déjà de prendre mes distances avec le
cinéma publicitaire, dans la mesure où celui-ci est destiné
à émouvoir, ou plutôt à éblouir, dans
un langage baroque très formel. Avec Historias minimas,
j’ai au contraire essayé de m’abstraire de ces contingences
et de me mettre délibérément en retrait.
Quelle
a été votre parti pris de mise en scène en tournant
Historias minimas ?
Ce film n’est pas du tout formel. Il est vu comme à travers
un regard. Si les personnages ne bougent pas, la caméra reste
immobile. Je n’aime pas les images et les cadres trop construits,
même s’il y a d’excellents films qui ont été
réalisés sur ce principe. J’ai surtout tenu à
conserver un caractère documentaire. C’est dans ce même
souci de réalisme que j’ai fait appel pour l’interprétation
à des gens qui ne sont pas acteurs. Visuellement, je souhaitais
que l’image saute un peu, comme dans certains documentaires, et
c’est pourquoi j’ai utilisé le Steadycam. En ce qui
concerne la mise en scène proprement dite, je n’ai pas
donné de consignes strictes à mes interprètes en
leur imposant des trajets ou des marques. Au contraire, j’ai jugé
plus intéressant de m’adapter à leurs mouvements.
En fait, c’est la situation qui a conditionné la mise en
scène, en aucun cas la caméra. Le tournage s’est
déroulé comme un jeu. Il n’y avait pas de répétitions
à proprement parler, car j’ai tout filmé à
deux caméras et je continuais même parfois à tourner
une fois que la scène pouvait sembler terminée. Parallèlement
au tournage, j’ai commencé à dégrossir le
montage à l’aide d’un ordinateur portable, afin de
juger au fur et à mesure du climat qui régnait dans les
scènes déjà tournées et de ce que donnaient
à l’écran ces interprètes qui n’étaient
pas des acteurs.
Vous
leur avez montré ce résultat ?
Non, je m’en suis bien gardé pour ne pas nuire à
leur spontanéité et à
leur capacité à improviser.
Le
tournage du film a-t-il été affecté par la crise
économique ?
Non, pas vraiment. D’ailleurs, cette crise économique est
endémique depuis cent cinquante ans [rires]. De toutes façons,
en Patagonie, on ne perçoit les problèmes de l’extérieur
qu’à travers une sourdine. Il a toujours été
très difficile d’aller y tourner, ne serait-ce que parce
qu’on n’y trouve que des hôtels une étoile
[rires]. Plus sérieusement, cette région se trouve isolée
du monde, à commencer par Buenos-Aires et les problèmes
quotidiens qui y règnent. Partir en Patagonie, c’est un
peu comme entrer au monastère pour y accomplir une retraite spirituelle.
On a tourné neuf semaines à l’écart de tout
et notamment du cœur de la crise. Et ce film a représenté
un événement unique dans la vie des gens qui y ont participé.
C’était fondamental en ce sens que les techniciens et les
interprètes se sont concentrés sur ce tournage comme si
c’était la seule chose qui importait pour eux.
Avez-vous
recruté vos interprètes sur place ?
La plupart d’entre eux vivaient en Patagonie. Seul le vieil homme
est originaire de Montevideo, la capitale de l’Uruguay. Mais,
en règle générale, la plupart des interprètes
venaient du nord de l’Argentine. En effet, la Patagonie est une
région étrange et assez déserte dont les habitants
vivent là généralement depuis dix ans maximum.
Ils ne sont que de passage et les seuls qui y demeurent pendant plus
de deux générations sont quelques familles d’origine
anglaise ou allemande. Le climat est rude et c’est une étendue
désertique.
Est-ce
ce côté bout du monde qui vous a attiré en Patagonie ?
C’est à la fois la fin et le début du monde. J’imagine
qu’il y a dix millions d’années, la planète
entière ressemblait à la Patagonie d’aujourd’hui
[rires]. J’aime situer des histoires minuscules dans un paysage
aussi démesuré. J’apprécie tout particulièrement
la partie plate de la Patagonie, car la zone située à
l’Ouest ressemble plutôt à la Suisse par son relief
montagneux.
Ne
pensez-vous pas aussi que la Patagonie est le cadre idéal d’un
road-movie ?
Je pense en effet qu’il est impossible de filmer en Patagonie
une histoire qui ne soit pas un road-movie. Les gens qui y vivent ne
pensent qu’à voyager et à en partir. La route est
quelque chose de fondamental dans cette région. Les maisons y
sont moins importantes que les voitures car celles-ci incarnent la possibilité
de s’échapper et d’aller vivre ailleurs.
Dans
Historias minimas, pourtant, vos protagonistes reviennent chez
eux à la fin du film.
Partir n’est qu’un fantasme. En fait, ils partent mais reviennent
toujours [rires]. Ils font des rêves minimum par rapport au paysage
qui les entoure et j’aime ce contraste.
Comment
expliquez-vous l’émergence actuelle d’une nouvelle
vague dans le cinéma argentin ?
Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, depuis 1994,
il existe une loi du cinéma qui a donné naissance à
toute une gamme de subventions destinées à soutenir la
production nationale. Simultanément se sont développées
des formations universitaires spécifiques et aujourd’hui
il y a des centaines de gens qui veulent se lancer dans la réalisation.
C’est comme en football : il suffit de quelques joueurs de talent
pour provoquer une émulation. Aujourd’hui nous avons cinq
ou six réalisateurs de niveau international. Mais il faut aussi
comprendre qu’il existe un décalage et que les films sortis
en 2002 ont pour la plupart été produits l’année
précédente, c’est-à-dire avant le déclenchement
de la grande crise économique. Il faudra attendre encore un an
pour mesurer de manière significative les effets néfastes
de cette crise sur notre production cinématographique.
Ne
craignez-vous pas que cette crise économique incite certains
cinéastes à s’expatrier pour pouvoir continuer à
tourner ?
Peut-être, mais pour la plupart, ils filment des histoires solidement
ancrées en Argentine. Par exemple, pour ma part, je me vois très
bien allant tourner mon prochain film à Barcelone, si l’histoire
se déroule en Espagne. Mais je ne considère pas que nous
nous comportions comme des cinéastes professionnels. Nous sommes
avant tout des auteurs, et en tant que tels, c’est de la société
dans laquelle nous vivons que nous avons envie de témoigner.
Mais il est clair également que le cinéma argentin a besoin
du soutien de coproducteurs étrangers pour pouvoir continuer
à subsister. En fait, la crise économique a eu pour effet
d’accélérer la disparition pure et simple du cinéma
commercial argentin. Il nous faut donc inventer une nouvelle façon
de produire des films de haute technologie pour des budgets modestes.
Et, dans ce contexte, l’élément fondamental est
plus que jamais le scénario.
Retour
haut de page |