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Entretien avec Clara Law : C'est votre deuxième film "australien". Cela vous surprend-il de travailler ici ? Vivre en Australie n'a jamais
été pour nous un but en soi. Je suis venue ici avec Eddie
(l'auteur) en 1993 à la recherche d'un endroit où on pourrait
faire une meilleure post-production, parce qu'à Hong Kong, c'est
toujours la dernière des priorités. J'ai de la famille
ici (mes parents ainsi que mes frères et surs vivent ici
depuis un certain temps) et à cette époque on parlait
beaucoup de la rétrocession de Hong Kong à la Chine et
de l'impact que ça aurait. On a donc décidé de
venir s'installer ici. Qu'est-ce qui vous attirait en particulier dans ce pays ? En gros, la qualité de vie. Il y a plus d'espace et le rythme est beaucoup plus humain. Même si nous ne travaillions pas au même rythme que les autres réalisateurs de Hong Kong, on ressentait tout de même cette pression. Parce qu'on était en dehors du système commercial, à cause du genre de nos films, on en a eu marre d'avoir à défendre notre position. Tandis qu'en Australie, on pensait trouver l'espace et le temps pour travailler comme on l'entendait. Vous avez dit que Floating Life était une étape pour arriver à ce film, nécessaire pour casser la narration linéaire traditionnelle. On a essayé avec Floating Life de parvenir à une sorte de montage en ce qui concerne la construction de l'histoire. De la même façon, avec Goddess, Eddie et moi étions mécontents de raconter une histoire d'une manière linéaire et traditionnelle, car ça ne permettait pas d'exprimer ce qu'on voulait dire sur la complexité de ces personnages, ou les voyages qu'ils entreprennent. On voulait des dimensions et des angles différents, du coup on a eu l'idée d'histoires indépendantes plus courtes enchâssées dans une grande narration. Chaque partie distincte a sa propre vie, mais en même temps, éclaire l'ensemble. Et quand elles sont mises en opposition les unes les autres, ça crée une certaine alchimie. Pourquoi la Citroën ? Qu'est-ce que ça représente ? C'est vraiment arrivé
par hasard. En fait, presque une coïncidence. On travaillait sur
le synopsis et on réfléchissait au personnage japonais,
à ses envies de collectionneur, cette obsession matérialiste,
et on cherchait quelque chose qui lui corresponde. Quelque chose qu'il
désirait posséder. C'est alors qu'un de nos amis est venu
dîner à la maison au volant de cette voiture incroyable,
la DS, qu'il venait d'acheter. On a su tout de suite que c'était
ce qu'on recherchait. Autumn Moon et ce film ont des protagonistes japonais. Les jeunes hommes japonais semblent fonctionner comme un symbole de modernité, ou plutôt de post-modernité. Comme s'ils étaient des émissaires du futur. C'est exact. Je trouve le Japon fascinant. Montrer simplement Tokyo dans un film par exemple, peut offrir un résumé du postmodernisme. La richesse et le matérialisme, le sentiment d'isolement, la froideur et la beauté des surfaces. Ça communique tout ça très bien. C'est également votre deuxième collaboration avec Dion Beebe. Sa photo semble vraiment en accord avec votre style. C'est important d'être
entouré de personnes qui vous comprennent à un niveau
instinctif, sans avoir à expliquer trop de choses. Dès
la première fois qu'on a travaillé ensemble sur Floating
Life, on s'est rendu compte avec Dion qu'on avait une façon similaire
de regarder les choses. Des influences et une esthétique partagées. Vos films sont toujours extrêmement visuels. Les images sont très précises, très composées, il y a cette conscience de l'espace et l'utilisation du cadre Je pense toujours en ces termes.
J'essaye toujours de communiquer à travers l'aspect visuel un
état, qu'il soit émotionnel, spirituel ou autre, plutôt
que de dépeindre simplement la réalité objective
de tous les jours. Quelles sont vos références ? Il y a un photographe, Michael
Kenna, qui fait des photos admirables, en noir et blanc, articulées
dans une espèce d'échelle chromatique. Ces photos dégagent
une très forte impression de silence, de sérénité
et de transcendance. Il y a aussi Gustav Klimt. Pour les couleurs. Il
utilisait ces teintes non primaires très ambiguës. C'est d'autant plus intéressant que vous vous en êtes servie pour les scènes contemporaines plutôt que pour le flash-back. Le blanchissement crée une couleur et une texture qui correspond à merveille aux scènes contemporaines. Mais pour les plus petites histoires, j'avais en tête différentes textures, différentes couleurs. Par exemple, dans une scène on a utilisé des tons terrestres très forts, qui exprimaient très clairement ce côté obscur. Pour une autre on a utilisé des couleurs profondes et passionnées, des rouges et des violets, tandis que dans une autre on a fait appel à des couleurs sable, délavées. Il était donc inutile d'utiliser le procédé de blanchissement pour toutes les scènes. Il ne fallait pas en rajouter. Il y a aussi pas mal de projection par transparence, ce qui ne se voit pas souvent de nos jours. C'était une décision budgétaire ? Pas du tout. Ça n'a
pas coûté spécialement moins cher. Ça n'a
pas simplement offert plus de liberté, en termes d'angles et
d'éclairage, mais aussi un aperçu d'un monde intérieur.
La réalité du voyage n'était pas ce que je recherchais
: l'esthétique du film n'est pas sur ça. Je voulais une
progression de quelque chose de naturaliste, au début de la scène
de voiture, vers quelque chose de plus en plus abstrait et intériorisé. Dans Floating Life vous vous êtes intéressée aux banlieues australiennes, mais c'est le premier film où vous affrontez les vastes étendues du pays. C'était difficile ? La taille même des étendues
australiennes est intimidante pour un réalisateur, surtout en
n'étant pas née ici et n'en ayant pas grandi ici. Le ciel
est incroyable, ça m'obsède totalement. Quasiment tous vos films parlent de déplacement et de désir - que ce soit pour un autre pays, ou pour un amour, ou une famille. Il y a toujours cette envie de l'inaccessible. C'est exact. Il s'agit de
trouver sa place dans le monde. Je crois qu'il y a un rapport avec ma
propre histoire. Vous avez déjà dit ça, combien vous détestez le sentiment de confort ou d'installation. Vous vous créez presque des obstacles. Je suppose que d'une
certaine façon je préfère les choses qui sont plus
dures à accomplir. Par exemple, vivre à Londres quand
j'étais plus jeune fut une épreuve. Les six premiers mois,
en particulier, c'était dur de se faire des amis et j'étais
la seule orientale à l'école de cinéma. Mais en
même temps, ça m'a forcé à considérer
mon propre héritage, ma culture, ce que ça signifiait
d'être une cinéaste de Hong Kong, une réalisatrice.
Toutes ces questions. Je pense être sortie de cette expérience
avec une idée plus claire de ce que je voulais faire. Parlons de la musique dans le film : vous aviez une idée très précise de ce que vous vouliez J'ai toujours cru que, au lieu d'avoir un simple rôle complémentaire de l'ambiance du film, la musique devrait avoir un rôle plus important et plus défini à jouer. Elle devrait permettre d'exprimer ce qui n'est pas dit dans les dialogues. Dans ce film, je voulais que la musique - surtout la voix de Marianella - soit presque comme un observateur silencieux qui regarde les personnages, victimes et prédateurs, avec amour et compassion. Une voix apaisante. Vous ne pouvez pas sous-estimer cette magie Absolument. Tel que c'est,
je pense que la musique touche vraiment l'âme, de la même
façon que quelqu'un comme Tarkovski. C'est une des choses que
j'adore dans ses films : ils touchent l'âme des spectateurs. Pour
moi, une des plus grandes joie dans le fait de faire des films c'est
de créer ce monde entièrement, le visualiser dans ses
moindres détails, et puis le présenter, comme un tout,
à un public. |