
Ettore
Scola jouit en France d’un statut ambigu. Très présent
au Festival de Cannes où plusieurs de ses films ont été
primés (en 1977, on le voyait déjà Palme d’or
avec UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE sans l’action de Roberto
Rossellini, président du jury, qui fit pencher la balance en
faveur de PADRE PADRONE des frères Taviani) et dont il présida
le jury en 1991, Scola a été très souvent l’objet
de rétrospectives et d’hommages (le festival du cinéma
italien d’Annecy en a fait son président d’honneur).
Pourtant, le cinéaste n’a que très rarement obtenu
un accueil critique unanime et une reconnaissance sans partage.
Ses liens avec la France sont étroits puisqu’il a même
été en quelque sorte investi de la lourde responsabilité
d’illustrer l’histoire nationale française avec
LA
NUIT DE VARENNES – Claude Manceron était son conseiller
historique et Sergio Amidei mit toute son expérience au service
du scénario – et avec LE BAL, d’après le spectacle
créé par le théâtre du Campagnol de Jean-Claude
Penchenat. Quant à son adaptation du CAPITAINE FRACASSE, elle
brille par son inventivité et sa subtilité figurative.
Lors des innombrables manifestations organisées à l’occasion
de la célébration du bicentenaire de la Révolution
française en 1989, il apparut clairement que les films qui avaient
représenté l’événement avec le plus
de pénétration et d’intelligence historique étaient
LA MARSEILLAISE de Jean Renoir et LA NUIT DE VARENNES d’Ettore
Scola.
Les coproductions
Ettore Scola a été un des cinéastes italiens qui
a le mieux joué le jeu des coproductions franco-italiennes –
une quinzaine au total – sachant tirer partie non seulement au
plan économique mais aussi au plan artistique des possibilités
qu’offrait ce système. Ainsi, il a souvent fait appel à
des acteurs français. Dès son premier film, PARLONS FEMMES,
il associe Jeanne Valérie à Vittorio Gassman.
LA PLUS BELLE SOIRÉE DE MA VIE rassemble autour d’Alberto
Sordi, Pierre Brasseur – dont c’est le dernier rôle
–, Charles Vanel, Michel Simon, Claude Dauphin. Bernard Blier
constitue un extraordinaire partenaire pour Sordi dans NOS HÉROS
RÉUSSIRONT-ILS À RETROUVER LEUR AMI MYSTÉRIEUSEMENT
DISPARU EN AFRIQUE ? et on le retrouve tout aussi réjouissant
dans PASSION D’AMOUR. Jean-Louis Trintignant, Serge Reggiani,
Jean-Louis Barrault, Jean-Claude Brialy, Daniel Gélin, Michel
Vitold, Bernard Giraudeau, Vincent Perez, Philippe Noiret, André
Dussolier, Claude Rich et même Gérard Depardieu ont joué
devant sa caméra ; du côté des comédiennes,
on ne peut oublier Marie Trintignant, Emmanuelle Béart, Marina
Vlady, Andrea Ferreol, Marie Gillain et surtout Fanny Ardant, rayonnante
de beauté et de présence dans LA FAMILLE et LE DÎNER.
Scola
souligne volontiers son plaisir à travailler avec des acteurs
français, son sentiment de les intégrer sans difficulté
à son monde : “ Je crois ne jamais avoir considéré
comme français quelqu’un comme Trintignant que je perçois
comme un acteur de l’Italie centrale, ou bien comme Blier qui
semble être originaire de l’Italie méridionale. Mais
c’était aussi le cas avec Michel Simon ou avec Philippe
Noiret qui, dans LA FAMILLE, a tourné toute la scène en
italien. Il en est de même pour Pierre Brasseur, Charles Vanel,
Claude Dauphin, que j’ai vraiment du mal à considérer
comme des étrangers : ils me font penser à Gassman ou
à Tognazzi. Leur mentalité, leur culture font que je les
ressens comme très proches de nous. ” (Paris-Rome. Cinquante
ans de cinéma franco-italien, Paris, La Martinière, 1995).
Si on examine les résultats économiques des films de Scola
sur le marché français, on s’aperçoit que
le cinéaste a commencé à s’imposer en France
avec DRAME DE LA JALOUSIE. Le prix d’interprétation obtenu
par Marcello Mastroianni au festival de Cannes en 1970 n’est sans
doute pas étranger au succès du film. Par la suite, le
film qui a réuni le plus de spectateurs, là encore sur
la lancée du succès cannois, est UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE
(1.058.607 spectateurs) suivi du BAL et de NOUS NOUS SOMMES TANT AIMÉS.
L’accueil critique des films a été en harmonie avec
le succès public. Pour mieux cerner les choses, voici quelques
exemples de l’accueil réservé en France aux films
d’Ettore Scola.
NOUS
NOUS SOMMES TANT AIMÉS
Après
DRAME DE LA JALOUSIE, c’est NOUS NOUS SOMMES TANT AIMÉS
qui en 1976 impose définitivement le nom d’Ettore Scola
en France (NOS HÉROS RÉUSSIRONT-ILS À RETROUVER
LEUR AMI MYSTÉRIEUSEMENT DISPARU EN AFRIQUE ? ne sort avec retard
qu’en 1978 et LA PLUS BELLE SOIRÉE DE MA VIE en 1979).
Le film est dédié à la mémoire de Vittorio
De Sica, un cinéaste particulièrement apprécié
de ce côté-ci des Alpes. NOUS NOUS SOMMES TANT AIMÉS
est dominé par une sorte de pessimisme qui renvoie à l'échec
d'une génération. Le film a permis aux spectateurs français
de mieux comprendre l’histoire de l’Italie depuis la Libération.
La péninsule est marquée depuis 1945 par le triomphe des
forces de droite – la démocratie chrétienne soutenue
par le capital américain – qui ont empêché
l'évolution du pays vers une société plus juste.
L'idéal des combats de la Résistance s'est enlisé
dans le conformisme politique et l’égoïsme individuel.
La volonté de rénovation démocratique après
vingt ans de fascisme débouche sur le renoncement. D'une manière
ou d'une autre, les trois protagonistes du film représentent
les différents aspects d'un échec masochiste. Nicola (Stefano
Satta Flores) – l'intellectuel enfermé dans son égocentrisme
– ne sera jamais le grand critique cinématographique participant
à la bataille culturelle qu’il rêvait d’être.
Gianni (Vittorio Gassman), victime de l'idéologie de l'arrivisme
économique, renoncera à ses choix antérieurs pour
“ s'embourgeoiser ” ; il épousera la fille d'un entrepreneur
capitaliste spécialisé dans la spéculation immobilière.
Le dernier enfin, le
plus
pathétique, Antonio (Nino Manfredi), stagnera dans un petit emploi
hospitalier. Ce prolétaire communiste quelque peu velléitaire,
constitue en fait le seul personnage positif du film. Cet homme aux
accents chapliniens, ballotté par la vie, trahi ou abandonné
par ses amis, trompé par celle qu'il aime, reste debout quand
même dans la dignité préservée de celui qui
n'a pas renoncé à ses espoirs et à ses luttes.
Prenant le cinéma comme témoin et comme révélateur
– par la présence de De Sica, de Fellini et indirectement
d'Antonioni –, Scola donne à voir une société
qui se met à nu pour les besoins du spectacle. Dans Le Monde,
Jean de Baroncelli conclut une critique chaleureuse par un ultime éloge
: “ Ce film témoigne de l'extraordinaire fécondité
du cinéma italien. Ettore Scola était pour nous presque
un inconnu. Avec NOUS NOUS SOMMES TANT AIMÉS, le voilà
qui se hausse au niveau des meilleurs. Cette chronique-bilan de trente
années et de trois d'existences allie la vivacité d'une
comédie de mœurs à la gravité d'une réflexion
politique et au charme nostalgique d'une fresque romanesque. Au fond
ce n'est pas la vieillesse qui est un naufrage. C'est la vie qui, trop
souvent, fait de nous des naufragés. ” (11 mai 1976)
UNE
JOURNEE PARTICULIERE
Après AFFREUX, SALES ET MÉCHANTS qui obtient le prix de
la mise en scène au festival de Cannes en 1976, UNE JOURNÉE
PARTICULIÈRE confirme en 1977 la présence de Scola sur
La Croisette. Le film, rappelons-le, faillit même obtenir la palme
d’or. La presse est unanime. Quotidiens et hebdomadaires rivalisent
d’éloges et soulignent notamment l’extraordinaire
interprétation de Sophia Loren et de Marcello Mastroianni. Lors
de la sortie en salles, les avis enthousiastes se multiplient. A titre
d’exemple, on peut lire sous la plume de Michel Grisolia dans
Le Nouvel Observateur : “ Qui aurait cru que le chroniqueur sentimental
de NOUS NOUS SOMMES TANT AIMÉS, le polémiste grinçant
D’AFFREUX, SALES ET MÉCHANTS signerait l’un des plus
beaux films, amer, bouleversant et tragique, du cinéma italien
? Dans le huis clos d’un décor admirable (un immeuble populaire
de l’ère mussolinienne déserté par ses habitants
partis acclamer le Führer qui arrive à Rome, en mai 1938),
une ménagère humiliée, aliénée, ignorante,
soumise à son mari comme aux diktats du Duce, prend un instant
conscience de son identité, de ses droits en compagnie d’un
journaliste solitaire, exclu lui aussi mais pour d’autres raisons,
avant de retomber dans l’avilissement quotidien. En fond sonore,
hystérique, omniprésente : la voix du fascisme. Jamais
peut-être la condition d’une femme et d’un marginal
dans une situation historique donnée n’a été
décrite avec tant de justesse, de délicatesse et d’émotion.
” (13 septembre 1977).
LA
TERRASSE
Très bien accueilli au festival de Cannes en 1980 où il
obtient le prix du scénario, LA TERRASSE marque un des sommets
de la carrière d'Ettore Scola dans son souci, après NOUS
NOUS SOMMES TANT AIMÉS, de poursuivre l'analyse des dysfonctionnements
de la société italienne. Tout à la fois amer, tendre,
nostalgique, drôle, irrévérencieux, le film dit
la fin des illusions chez un groupe d'intellectuels arrivé à
l'âge des bilans. Tous ces hommes choisissent la fuite dans une
sorte de repli sur la sphère privée des sentiments ou
s'enferment dans des névroses dépressives pouvant conduire
à l’automutilation ou au suicide. Ils ne renoncent pas
pour autant à une lucidité masochiste quant aux insuffisances
et aux échecs de leur engagement idéologique. Film de
moraliste qui n'hésite pas à s'exposer personnellement
en mettant en scène les milieux du cinéma, LA TERRASSE,
dans la somme des introspections individuelles, met à nu une
introspection collective qui révèle les blocages d'un
pays en plein désarroi. Nation déboussolée où
les meilleurs esprits – du monde de la culture et de la politique
– gaspillent leur talent et leur énergie dans des entreprises
illusoires toujours récupérées par un conformisme
asphyxiant, l'Italie offre l'exemple d'une société que
les hommes les plus lucides n'ont pas réussi à transformer,
payant de leur conscience douloureuse une facture dont ils ne sont que
très partiellement débiteurs. Là encore, la leçon
est reçue en France comme une invitation à réfléchir
sur nos propres manquements. Jean de Baroncelli écrit dans Le
Monde : “ Autopsie d'une intelligentsia à bout de souffle,
pavane pour une génération défunte, réflexion
d'un moraliste sur la fuite du temps, les illusions perdues, ce sentiment
d'échec qui accompagne souvent le déclin de l'âge
: le film de Scola est un peu tout cela. Et nous découvrons que
sur cette terrasse où se joue la comédie du copinage et
du succès rode un invité invisible, le fantôme du
désespoir. ” (14 mai 1980)
MACARONI
Avec le couple merveilleux que constituent Marcello Mastroianni et Jack
Lemmon, MACARONI met en scène le choc culturel entre un Américain
et un Italien. Ces contacts mettent en présence deux hommes et
deux morales. Entre Antonio le Napolitain et Robert le Yankee, il ne
s’agit pas de définir des relations économiques
mais un rapport affectif et moral : le manager américain cède
aux injonctions d’un rêveur, d’un homme qui d’une
certaine manière a si peu les pieds sur terre qu’il peut
ressusciter. Dans une société de plus en plus artificielle,
Antonio représente une vision naturelle du rapport de l’homme
avec son environnement matériel et affectif. “ Il y a une
mélancolie touchante – note Gérard Lenne –
dans ces retrouvailles de deux sexagénaires confrontés
à leur jeunesse perdue et brutalement contraints à un
bilan sans gloire, la réussite sociale de l’Américain
étant aussi vaine que l’extravagance mythomaniaque du Napolitain.
” (Télé-7 Jours, 15 février 1986). Conquise
par le film, Claude-Marie Trémois écrit dans Télérama
: “ Trois jours de la vie d’un homme. Une promenade dans
Naples sans folklore. Une amitié perdue et retrouvée.
Une méditation sur la vie et la mort. Un hymne à la joie
de vivre et à l’art de perdre son temps. Et tant de rire
et tant de tendresse ! Un café où l’on aimerait
– comme Antonio – venir chaque jour. La cour d’une
maison où l’on rêverait d’habiter. Deux chers
vieux clowns assis le long du port. Les toits de la ville. Une cloche
dont on attend, le coeur serré mais plein d’espérance,
qu’elle se mette à sonner... C’est tout cela MACARONI.
” (12 février 1986)
L'INDIFFERENCE
CRITIQUE
Positif
continuera de défendre le cinéaste puisqu'il écrivait
encore sur son dernier film :
“CONCURRENCE DELOYALE poursuit la recherche de Scola sur le décor
unique. Embrasser un décor, y organiser le va-et-vient d’un
monde, suggérer une situation politique et un pan d’histoire
à travers l’ouverture d’une rue, un reflet sur une
vitrine, un antagonisme à travers un jeu de miroirs, un déchirement
à travers le cadre d’une fenêtre ou l’embrasure
d’une porte, saisir le ricochet d’un air à la mode
ou le cheminement d’une chanson des rues. Tout cela relève-t-il
d’une pratique tellement surannée que certains se croient
en droit de refuser là le terme de mise en scène ? Tant
pis, je continuerai de savourer, quant à moi, le périple
d’une caméra qui part de la chambre d’enfant du premier
étage, serpente sur la façade, s’insinue dans la
boutique du tailleur et vient saisir Depardieu qui y pérore.
Ou encore son élan quand elle suit la course d’une amoureuse
dans une cage d’escalier. Je n’y vois guère les symptômes
d’un cinéma de vieillard ou de somnambule. Simplement le
signe d’une conception du cinéma qui ignore les modes.
” (Christian Viviani, n° 492, février 2002).
Ainsi, avec le recul, dans le contexte d’un cinéma italien
dont les grands auteurs sont passés de mode (les derniers films
de Francesco Rosi, Paolo et Vittorio Taviani, Bernardo Bertolucci, Pupi
Avati, Ermanno Olmi n’ont obtenu qu’un accueil distant),
Ettore Scola est traité sans égards, sans mémoire
surtout par une génération de critiques qui ignore le
sens profond du cinéma italien, des critiques qui font souvent
preuve d’une grande méconnaissance de la culture et de
l’histoire du pays dont ce cinéma est issu.
Quelques signes permettent de ne pas désespérer. Les derniers
films d’Ettore Scola, hors de l’exploitation commerciale,
dans toutes les manifestations où ils ont été projetés,
ont toujours reçu un accueil chaleureux. Ainsi, GENTE DI ROMA
offre l’occasion de revenir sur un créateur libre et imaginatif,
un homme capable de se remettre constamment en question et de ne jamais
renoncer à sa liberté intellectuelle et morale –
sans parler de la générosité de ses convictions
politiques.
Jean
A. Gili