Dans presque tous mes films, il y a toujours Rome… sauf lorsqu'il s'agit de la Révolution française (LA NUIT DE VARENNES), du CAPITAINE FRACASSE, ou de PASSION D’AMOUR. Rome est là en toile de fond, comme décor. Je voulais faire depuis longtemps un portrait de Rome, un portrait où Rome serait le personnage principal : il y a beaucoup à dire sur cette ville. Certes, il y a de grands précédents, Fellini… ROMA est un film résolument fellinien, c’est du Fellini par excellence. Quel que soit le lieu dans lequel était situé un film de Fellini, le décor en devenait magique, imaginaire, fait de rêve, un film lié à l'imagination du cinéaste. Moi j’ai voulu faire un film plus zavattinien : Rome pas seulement comme lieu mais comme âme, comme mentalité, comme psychologie, comme substrat pour les Romains par rapport à ce qui se produit autour d'eux. C’est un projet vieux de vingt ans, mais que j’avais toujours remis à plus tard. Alors que là, après CONCURRENCE DÉLOYALE, où j’étais retourné dans la Rome de 1938 et du ghetto, et après avoir tourné aussi un court métrage, 1943-1997, qui évoque le passage du temps à Rome de la rafle des juifs en 1943 à aujourd'hui, mon intérêt pour Rome s'est précisé. Le bon moment pour faire ce film était venu. C'est peut-être le plus impressionniste de mes films. Du point de vue narratif, il est différent, il n’a pas de conclusion. J’ai fait beaucoup de films à sketches, LES MONSTRES, LES COMPLEXES, j’en ai fait comme scénariste ou comme réalisateur, mais celui-ci est vraiment différent. Il y avait eu au début des années soixante une sorte de journal filmé, écrit par Zavattini, LES MYSTÈRES DE ROME, confié à différents réalisateurs. C’était une série des portraits de Rome, par ailleurs indépendants les uns des autres.
Ainsi, avec cette formule empruntée à Zavattini, GENTE DI ROMA est une série de tableaux. Musicalement, ce serait une promenade dans une exposition de peinture. Devant chaque tableau, j'essaie de donner des émotions différentes. Chaque tableau a un sens en lui-même, mais il s'insère aussi dans une vision générale. Voilà ce que je voulais faire et que j’ai aimé faire. Ce sont des tableaux détachés les uns des autres, mais, dans un rapport d’osmose, chaque tableau transmet à l’autre une signification supplémentaire. Et puis, peut-être, il y a une richesse due à Rome, cette richesse de suggestions qu'offre la ville et sans doute aussi toutes les capitales. Rome a en plus cette population étrange… et donc elle est détestée par au moins tout le reste de l’Italie à cause de ça. Le reste de l’Italie déteste Rome de manière explicite, comme le fait Umberto Bossi, le président de la ligue du Nord qui encore hier a parlé de marcher sur Rome, le symbole de tous les maux. Cette rancœur est due à beaucoup de choses, même le climat est plus clément que dans le Nord… C'est aussi dû au comportement des Romains qui ont beaucoup de défauts : superficialité, indifférence, provocation, goût de la moquerie, prédisposition pour la plaisanterie. Ce sont des défauts, certes, mais qui peuvent aussi devenir des qualités.
Par exemple, en parlant avec de nombreux extra-communautaires (car à Rome, on compte quand même des centaines de milliers d’immigrés), ceux-ci ne disent pas qu’à Rome ils se sentent mieux qu’ailleurs, les conditions sont les mêmes – la faim, le froid, la solitude –, mais peut-être qu’à Rome, on se sent moins isolés. Et c’est peut-être à cause de ses défauts que le Romain est indifférent mais il n’est pas intolérant, c’est peut-être un signe de mépris, un sentiment de supériorité, quoi qu’il en soit, Le Romain s’occupe de ses affaires.
Il est rare qu’un Romain soit raciste au vrai sens du terme, d’une part parce que c’est fatigant d’être raciste, il faut intervenir, ce qui ne lui dit rien, le Romain laisse tomber, il préfère presque ne pas voir ces immigrés. Il n’y a pas la jalousie qu’on ressent dans d’autres villes, l’orgueil, comme par exemple les Parisiens qui, jusqu’aux chauffeurs de taxi, sont si fiers de leur ville que gare à celui qui leur dirait quelque chose de mal sur Paris. Ici à Rome, on peut dire les pires choses contre la ville, mieux même, le premier à en dire du mal c’est le Romain. Il ne tire aucun orgueil de sa romanité. Sa romanité, cette longue et antique civilisation, lui sert seulement comme certitude, peut-être inexprimée, que tout passe. Les choses se déroulent d’une façon ou d’une autre, mais nous, nous sommes là depuis 2000 ans, égaux à nous-même. Alors… Beaucoup de choses ont changé, mais la Rome antique est toujours présente : à peine on creuse un trou pour le métro, on découvre un temple. Le sens de Rome prédomine toujours, malgré le passage des siècles, et donc nous n’avons pas de raisons d’être mécontents ou de nous rebeller contre une situation qui, de toute façon, passera. C’est comme ça qu’à Rome, nous avons passé par exemple, vingt ans sous le régime fasciste. Il y a eu beaucoup d’autres villes qui se sont opposées au fascisme, mais pas Rome, et pas parce qu’elle était particulièrement fasciste ou parce que le Duce était à Rome, Piazza Venezia. Là aussi c'était de l'indifférence… De même, à Rome, il y a le pape. Le Vatican est ici, mais la ville n’est pas la ville la plus catholique d’Italie, bien au contraire. Il y a des villes, et même des pays comme l’Espagne, qui sont beaucoup plus catholiques que l’Italie. De nombreuses villes italiennes sont plus catholiques. Rome, en fait, n’est même pas catholique, je dirais que c’est une ville païenne même si elle abrite le siège du catholicisme.

Pour le scénario, vous avez travaillé avec vos filles. Vous ont-elle apporté une autre vision de la ville ?
Je connais Rome depuis 70 ans et je pense bien la connaître, cependant, j'ai peu de contacts avec certains milieux, certaines couches de la population, que je fréquente moins, comme les très jeunes gens, la nuit, par exemple je ne connaissais pas le Gay Village. Ce sont elles qui me l’ont indiqué. Donc j’ai travaillé comme ça. J'ai fait trois autres films avec l'une de mes filles. La dimension père-fille, ou vieux-jeune, disparaît assez vite, elles deviennent des collaborateurs comme les autres, comme Scarpelli ou Age. Mais pour ce film, qui se voulait aussi un carnet de notes un peu plus personnel, il m’a semblé que la dimension familiale était la plus adaptée.

Vous avez aussi travaillé avec vos collaborateurs habituels, Armando Trovajoli pour la musique et Franco Di Giacomo pour la photographie.
La grande différence c’est que pour la première fois, j’ai voulu essayer le numérique, je n’avais jamais tourné dans ce format et j’avais déjà une curiosité pour ce moyen technique, qui est un moyen prodigieux ayant des avantages et des inconvénients. Les avantages sont certainement la maniabilité, la légèreté. Même l’installation des lumières, de la caméra ou de la troupe, s’en trouve modifiée, plus légère et rapide. Donc, pour un film qui voulait être très proche de la réalité, tourné tout en décors naturels puisqu’il n’y avait rien de reconstruit – Cinecittà n’était pas prévue –, ce moyen était plus proche de ce type de projet tourné vers une sorte de documentation sur la ville de Rome. Donc, le numérique était certainement un avantage qui m’intéressait. L’inconvénient, c’est que peut-être avec la pellicule traditionnelle en 35 mm, on choisit un peu plus avant de tourner. Comme cela représente un coût important, on la paye au mètre et puis il y a le développement et le tirage, un coût non négligeable, donc on réfléchit un peu plus avant de tourner, on essaie d’imaginer toute la scène pour ne tourner que le nécessaire, ce dont on a besoin. Cette préoccupation n’existe pas avec le numérique, il n’y a pas de pellicule mais de petites cassettes qui ne coûtent presque rien et qui durent deux heures. Donc, ce qui change, c’est la position du réalisateur par rapport au temps occupé à tourner. Et après, on a besoin de plus de temps pour le montage, car on se trouve devant des heures et des heures de rushes, beaucoup plus qu’avec de la pellicule.
Quant à Trovajoli, j’avais parlé avec lui avant le tournage, il savait de quoi il s’agissait, le fait que Rome devait être le personnage principal, mais je ne voulais pas d’une Rome folklorique ou dialectale. Je voulais que Rome soit dans le film aussi par la musique. Trovajoli s’est inspiré de Respiggi qui est un Romain qui a beaucoup évoqué la ville dans ses compositions. La musique est belle, il me semble qu’elle rend bien le sens de solitude, d’amertume, mais aussi le fond d’optimisme qu’il y a dans le film.

GENTE DI ROMA est “ dédié à Alberto ”, je suppose qu'il s'agit d'Alberto Sordi ?
Le film est en effet dédié à Alberto Sordi. Il devait être dans le film. Avec Alberto, on se parlait toujours de nos projets respectifs, même les films qu’il faisait avec d’autres réalisateurs, il m’en parlait avant de les faire, on avait ce rapport d'amitié. Je lui avais raconté ce portrait de Rome dans lequel naturellement il devait figurer. On avait commencé à réfléchir à ce qu’il aurait pu faire dans le film. On s’était dit que j’allais commencer à tourner et qu’on verrait vers la fin ce qui pouvait manquer et qu’il aurait pu faire, quel sujet j'aurais laissé de côté et qu’on aurait pu réaliser ensemble. Mais voilà, il est mort pendant que je tournais le film. Il y a des choses qui sont restées dans le film qui étaient à l’état d’hypothèse dans nos conversations, une de celle-ci était de lui faire clore le film. On avait parlé de ça : il devait arriver en calèche sur une place romaine et rencontrer un clochard qui aurait pu être son frère. La scène finale pouvait être la rencontre de deux frères avec des destins différents… mais il n’est resté que des souvenirs des conversations que j’ai eues avec Alberto. On n’avait encore rien décidé de ce qui serait réellement arrivé.

Le Capitole
Je voulais que le film commence par le Capitole, comme symbole de Rome, de la place dessinée par Michel-Ange, avec un dessin magnifique au sol, presque incompréhensible. Cette place est un objet d’étude pour de nombreux architectes. Et puis on entre dans le palais : là aussi, c'est une observation "dal vero” parce que de nombreux Romains, même de profession modeste, ont cette idée fixe de jouer la comédie, de se donner en spectacle. Alors j’ai eu l’idée de cet homme chargé de faire le ménage qui se laisse inspirer par la salle où se trouve la statue de Jules César et qui déclame la tirade d’Antoine dans la pièce de Shakespeare. Bien sûr, il déclame très mal, car il ne sait pas jouer. C’est vraiment un employé de la ville, un homme chargé du ménage, un acteur non professionnel comme d'ailleurs presque tous les personnages du film, à part les quelques comédiens que l'on connaît. Tous les autres, je les ai pris dans les milieux où je suis allé tourner. Les autres femmes de ménage s'amusent car elles le connaissent, c'est un de leur collègue qu'elles voient tous les matins. Devant la scène, on comprend que c’est un authentique divertissement. Et puis, de cette fenêtre de la Mairie, j’avais l’ouverture sur Rome. C'est la plus belle fenêtre de Rome. Depuis le bureau du maire, Walter Veltroni, on voit tout le Forum.
Toutefois, avant la scène de la mairie, je voulais ouvrir le film non comme une comédie, mais je voulais parler du chômage, qui est un thème fort. Rome, en tant que ville non ouvrière – ce n'est pas Turin –, ressent le chômage encore plus, elle en ressent encore plus l’injustice, peut-être parce que les gens sont encore plus isolés, parce qu’il manque à Rome une véritable classe ouvrière. Je voulais commencer par cette chose, qui certes n’est ni positive ni optimiste, mais je voulais donner au film dès le début cette orientation sociale, représenter cette société qui n'a pas résolu le problème du travail.

Sur la place, on voit aujourd'hui des Chinois faire de la gymnastique.
Là commence la cohabitation nouvelle pour Rome avec des étrangers. A Rome, il n’y avait jamais eu comme en France, par exemple avec les Maghrébins, l'idée de côtoyer normalement des étrangers. Pourtant s'est établie une cohabitation, une proximité presque naturelle.

On arrive alors à la séquence dans l'autobus avec le métis, Salvatore Marino, qui réalise une enquête sociologique.
Le Virgile de couleur… C’est un peu la séquence qui donne sa signification au film avec sa longue déclaration [voir son monologue dans ce dossier de presse]. Il s'agit d'un extra-communautaire qui se prétend journaliste et qui étudie avec un œil ironique la cohabitation. Il fait un long discours au Romain le plus romain qu’on puisse trouver, interprété par Valerio Mastrandrea qui est un formidable acteur : ses réactions, ses contrechamps sont superbes, tantôt il s’en fiche complètement, tantôt il s'énerve contre ce “ casseur de couilles ” qui se colle à lui. Il souligne toujours la justesse des choses, il remarque toujours les défauts des Romains, mais il les accepte et les approuve. Lorsque la belle jeune fille noire arrive, le Romain essaie d’appliquer ces nouvelles informations qu’il a eues du journaliste mais il ne sait pas le faire. C’est une tentative de drague qu’il tente sans confiance, il sait que ça va mal se passer, qu’il ne va pas réussir à la séduire. Il fait le petit Don Juan, sans trop de conviction, il sait que l’issue sera négative. La jeune fille descend du bus en lui disant qu'il a les idées un peu confuses…

Dans le film, on trouve des scènes très courtes, des sortes de caricatures.
Oui, il y a des portraits un peu plus diffus ou distanciés, ce sont des “ vignettes ”, un de mes genres de prédilection depuis l’enfance. Quand j’ai travaillé très jeune au Marc'Aurelio, un journal humoristique, je faisais des caricatures avec en dessous une brève plaisanterie.

On arrive ensuite à la séquence de la jeune femme qui ne sait comment annoncer à son fiancé qu'elle aime un autre garçon.
Sabrina Impacciatore vit un drame d’amour, son cœur est divisé, elle arrive même à envisager le suicide. Elle a à la maison une belle-sœur de couleur. Beaucoup des extra-communautaires se sont mariées à Rome, et pas seulement pour avoir des papiers, beaucoup d’histoires d’amour sont nées.

Dans le bus, un jeune homme trace des graffitis obscènes.
Il écrit des mots vulgaires… Ce doit être une chose libératoire car on le voit écrit très souvent, partout, comme les enfants qui disent « merde », comme rébellion. Comme ça les jeunes souillent la ville avec leurs invectives débiles. Et un vieux monsieur, Fiorenzo Fiorentini, un vieil acteur romain de grande tradition théâtrale – il est mort malheureusement juste après le tournage – se lance dans une longue tirade. J’aimais l’idée que ce grand spécialiste des textes en romanesque dise le célèbre sonnet de Belli qui, comme Cyrano de Bergerac à propos du nez, énumère tous les mots permettant de désigner le membre viril. Le sexe est un organe qui peut être nommé de mille façons différentes !

Dans un jardin public, on rencontre Stefania Sandrelli.
Connaissant Stefania, que j’avais vu une fois avec son petit-fils, j'avais été frappé par sa simplicité. Dans la vie privée, elle ne joue pas à la diva, elle ne fait pas la star. Elle est entière, elle ne divise pas sa personnalité. Entre elle et son image publique, elle est toujours elle-même, et donc je l’ai vue avec son petit-fils, elle était comme n’importe quelle grand-mère, elle était une grand-mère qui par hasard était aussi actrice. Elle est connue de toutes les autres mamans mais elle se comporte en grand-mère et elle fait le métier de grand-mère comme le métier d’actrice… Elle ne fait pas de différence, elle fait tout avec la même grâce et le même sérieux.

La séquence du bingo est étonnante ?
Il y a de plus en plus de salles de bingo parce que de nombreux cinémas sont devenus des salles de jeux. Celui dans lequel nous avons tourné est l'ancien Aventino. Le cinéma Rouge et Noir, via Salaria, est devenu lui aussi un bingo. Des dizaines de salles sont devenues des garages, des supermarchés, des magasins de meubles. Ça doit rapporter plus d’argent, attirer plus de monde… Parfois, ces bingos sont plein à craquer, on ne trouve pas de place. Le jeu existait déjà en Italie sous la forme des tombolas de Noël, mais le bingo est un jeu anglais à l’origine, et maintenant on voit les ménagères romaines aller jouer dans ces salles. C’est une habitude qui n’a pas été apportée par les extra-communautaires mais qui témoigne d'influences étrangères induites. Le bingo est arrivé d'ailleurs.

Le cimetière du Verano.
Il fallait montrer le Verano car il y a un rapport, un contact avec la mort qui est très romain. Ça se voit le 2 novembre quand ils ouvrent le cimetière à tout le monde et que tous les Romains vont rendre visite aux morts. C’est un spectacle presque gai, ils amènent les enfants, on les voit courir et jouer entre les tombes, il n’y a pas l’austérité de la mort. Donc je pouvais faire la scène comme ça, un 2 novembre très festif, ou bien imaginer autre chose. Comme j'avais lu cette brève nouvelle de Dostoiewski, Bobok, j'ai eu l'idée d'en prendre le dialogue qui est exactement celui du film, on n’a rien changé. Dostoiewski parle d’un gouverneur qui a volé des milliers et des milliers de roubles, de l’argent de l’Etat, en les soustrayant aux vieillards, aux malades, aux enfants des écoles, et il n’y a jamais eu de procès, parce qu’on ne peut pas traduire en justice les dirigeants.

Le ghetto de Rome.
Cet épisode m’est arrivé pendant que je tournais le court métrage 1943-1997 où l'on voit au début la rafle destinée à arrêter tous les juifs du ghetto de Rome. Pendant qu’on tournait, une vieille dame s’est évanouie. Evidemment, on a arrêté les prises de vues, elle a été secourue, on l’a amenée dans un bar à côté. Elle s’appelait Spizzichino, elle était une des dernières survivantes de la rafle de 1943, une rescapée d’Auschwitz, elle avait encore le tatouage sur le bras. Cela m’avait marqué, je m'étais senti coupable d’avoir indirectement ravivé le malheur de cette vieille femme, alors j’ai voulu refaire la scène. Si on connaît Rome, on reconnaît tout de suite la synagogue et le quartier juif, sinon on ne comprend le sens de la séquence que lorsqu'on découvre le tatouage sur le bras. Le public peut avoir des impressions sans comprendre comment elles naissent.

La manifestation de la Piazza San Giovanni.
L’année précédente, Piazza Navona, Nanni Moretti était monté sur l'estrade et il avait dit brièvement aux responsables politiques présents : “ Avec vous, nous perdrons toujours ”. Un an après, Moretti a organisé une grande manifestation, Piazza San Giovanni : un million de personnes pour protester contre la promulgation de mauvaises lois. En Italie, nous avons eu beaucoup de lois iniques : si l’accusé dit “ je n’aime pas ce juge ”, il a le droit de demander de changer de ville pour avoir d’autres juges. Il y a donc eu un mouvement de protestation contre ces lois approuvées à coup de majorité aux ordres. Lors de la grande manifestation de San Giovanni après le discours de Moretti dont on voit des extraits dans le film, des invités ont pris la parole, comme par exemple Vittorio Foà, une victime du fascisme, un homme qui a été emprisonné pendant une bonne partie du fascisme et qui a été après la guerre un grand syndicaliste. Aujourd’hui, à plus de 90 ans – il est aveugle mais il est encore vaillant –, il a parlé de l’importance de l’unité, l’unité ne voulant pas dire que tout le monde doit penser la même chose mais travailler ensemble, avec chacun sa diversité, ce qui est le secret de l’unité, chose qu’en Italie on n'arrive pas à atteindre avec les partis de gauche. Chacun suit son chemin et donc nous serons toujours faibles et divisés.
Dans la manifestation, il y a une maman qui perd son enfant. Bien sûr la signification, comme beaucoup de critiques italiens l’ont écrit, c’est le désarroi de la gauche qui perd son orientation et qui la cherche. Dans le film, la maman retrouve son enfant et on espère que la gauche retrouvera aussi sa voie. La manifestation se termine par un Bandiera rossa entamé sur un rythme joyeux et triomphal. Et puis, le soir, les militants se rendent dans une section des Démocrates de gauche, les ex-communistes. Là on croit qu’ils arrivent tous pour écouter Fassino, parce qu’il y a un rendez-vous avec le secrétaire du parti, alors qu'en fait lorsque la foule des camarades s’ébranle, ils vont tous voir le match de football Italie-Espagne... Peut-être que la foi et la passion qui existaient il y a de nombreuses années dans les sections communistes se sont un peu perdues.

On voit ensuite une séquence de fête nocturne.
A Rome l’été, en France aussi ça se fait, on organise des bals sur les places. Et selon les places on trouve différents types de danse. Il y a le bal raffiné où l’on danse le tango comme Piazza del Popolo, celui du quartier du Tuffello qui est beaucoup plus populaire où l'on danse le ouligouli. Des petites vieilles viennent avec leur chaise assister au bal un peu comme les tricoteuses venaient assister aux exécutions capitales sous l’estrade de la guillotine. Même ceux qui ne dansent pas viennent avec leur chaise pour profiter du spectacle. On observe des réalités sociales différentes à travers la danse. On arrive enfin au Gay Village. En Italie, les homosexuels ne jouissent pas de tous les droits ou des privilèges qui sont consentis aux couples hétérosexuels, ils ne peuvent pas adopter d’enfants, ils sont encore, non pas persécutés comme sous le fascisme comme on le voit dans UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE, mais marginalisés. Mais même dans cette marginalisation, ce qui l’emporte ce sont les sentiments éternels d’amour et de jalousie, même s’il s’agit de deux garçons ou de deux filles qui s’aiment, c’est toujours l’amour, la jalousie si une troisième personne s’interpose. Les sentiments ne changent pas, même si les préférences sexuelles sont différentes. Le Gay Village se trouve dans le quartier des abattoirs, non loin de la Pyramide Cestia, le quartier du Testaccio.

Le film se termine à l'aube, Piazza Navona.
Au petit matin, Piazza Navona, arrive un monsieur très élégant, d’une autre époque, un noble romain dans son landeau, et il rencontre ce vieux clochard, ils se saluent comme de vieux amis. A Rome, c’est plus fréquent qu’ailleurs. Il y a beaucoup de familles nobles, les Orsini, les Torlonia, les Borghese, les Colonna, qui ont toujours eu un rapport avec la plèbe très… démocratique. Ce n’est pas le mot parce que cela n’existait pas, mais c’était comme ça, naturel, pour un noble, un aristocrate, d’avoir une quotidienneté familière avec les petits travailleurs, les menuisiers, les cordonniers. Et donc cette possible amitié entre deux classes sociales opposées, je trouvais que cela concluait bien le film, cette grande Rome, grande comme cette Piazza Navona qui peut tout accueillir, même l’amitié entre un aristocrate et un sans-abri.

Comment voyez-vous ce film par rapport aux autres ?
Moi je ne le trouve pas très différent de l’ensemble de ce que j’ai fait, je pense même qu’il ressemble beaucoup à des choses que j’ai déjà faites. D’ailleurs, lorsqu’on me demande auquel de mes films je suis le plus attaché, je ne sais pas quoi répondre. Cependant de tous mes films, vingt-six au total si je ne me trompe pas, je crois que l’on pourrait tirer un film de deux heures en respectant une narration. Je crois qu’à partir de vingt-six scènes extraites de ces vingt-six films, on aurait un film assez unitaire, compact, comme un seul film, car au fond je n’ai jamais changé de thèmes. Ce sont toujours trois ou quatre thèmes qui reviennent, l'amitié, l'amour, le rapport avec l’histoire, le rapport avec les problèmes sociaux. Au bout du compte, mes films sont tous très liés les uns aux autres. Même s'il y a dans GENTE DI ROMA une quinzaine de séquences, elles pourraient toutes appartenir à d’autres de mes films, certaines y sont peut-être déjà. GENTE DI ROMA n'est pas très différent, ce qu’il y a de différent, c’est le découpage, les dimensions, mais pas la signification ou le style.

Propos recueillis à Rome
le 27 janvier 2004 par Jean A. Gili
et traduits de l'italien.