
“ ROME
AUX ROMAINS ”
PRPOS DANS LE BUS D'UN ITALO-ETHIOPIEN A UN PROLETAIRE
ROMAIN
« Cela
vous dérange si j'enregistre ?
Je
vous explique : je travaille pour une agence internationale, je
suis un journaliste indépendant, un… free lance. Je suis
en train de recueillir du matériel vivant pour une enquête
sur “Les étrangers et la ville éternelle”.
Sous titre : “Un extra communautaire à Rome”. Comme
méthode d'enquête, j'ai choisi la filature de la réalité…
comme disait Zavattini… Vous connaissez ?
Rome ne “ghettise” pas et l'étranger ne se sent pas
“ghettisé”… Il vit comme s'il était
chez lui. Un demi million d'Indiens, Pakistanais, Russes, Chinois vivent
à la Garbatella, au Pigneto, à Piazza Vittorio, au Tufello…
mélangés à la population indigène. Des gens
de pays historiquement et politiquement ennemis, comme Russes et Afghans,
Indiens et Chinois, Grecs et Turcs… vivent à Rome en paix
parce que, mystérieusement, le Chinois, l'Afghan, l'Arabe, à
Rome il devient romain.
Et
puis, être nègre en Afrique ne pose aucun problème ;
dans d'autres pays oui, parce qu'on le remarque. A Rome, c'est différent.
Rome a sa manière d'être particulière avec les extra
communautaires : elle ne les aime pas, elle ne les déteste pas.
Et que fait-elle ? Elle les ignore. Parce qu'elle sait que tôt
ou tard ils s'en iront, comme ont fait les barbares, les envahisseurs,
les libérateurs, les intrus de toutes les époques, sans
laisser de trace. Au contraire, c'étaient plutôt les Romains
qui partout où ils allaient laissaient des aqueducs, des colisées,
des voies sacrées, des arcs de triomphe, comme autant de Mc Donald's
ante litteram. Et puis, voyez-vous, c'est peut-être à cause
de toutes ces ruines, ces vestiges qui ne finissent jamais d'apparaître…
On extrait un pavé et voilà que jaillit une villa romaine
avec piscine… Cela fait que le Romain, même le plus ignorant,
se sent supérieur à tous : “Tu seras même
philosophe, tu auras huit doctorats ! De toute façon tu
es noir, tu as des petites perles autour du cou et des plumes dans le
cul pour te faire remarquer… Mais moi, je ne te regarde même
pas. Considère un peu ce que j'ai derrière moi et donne-toi
une règle de conduite.”
Et puis, il suffit de se promener dans la ville pour lire ce que les
Romains clâment sur les murs. Parce que les murs sont la voix
de la ville. Les bombes de spray, la craie, les feutres, le plâtre
sont l'unique garantie d'un système d'information pluraliste
et alternatif face à la concentration des moyens de communication
qui, ici en Italie, est la plus forte du monde. Moi, j'ai fait un bref
recensement des inscriptions sur les murs de Rome… et il en ressort
cette brève liste : 856 “Forza Roma”, 702 “Forza
Lazio”, 90 “Vive la chatte”, 75 “Chlore aux
clercs" [Poison aux prêtres], 38 “Dieu existe”,
avec la variante : “Dieu nous fait…”, trois “Rome
aux Romains, dehors les Arabes et les Africains”, et deux, notez
bien, seulement deux, “Ce n'est pas nous qui sommes racistes,
c'est vous qui êtes nègres”, ce qui est une excellente
moyenne si on la compare à celle des autres métropoles
européennes. Je ne veux pas dire avec cela que les Romains sont
indifférents de nature, de grâce, je ne veux pas dire qu'ils
n'aient pas leurs passions, leurs racismes. Ici aussi on trouve les
racismes parce que ici aussi les nègres meurent brûlés,
meurent de faim et de froid. Cependant, c'est différent, parce
que, par exemple, entre un noir et un supporter de la Lazio, le Romain
préfère haïr le supporter de la Lazio.
Et
disons aussi que le Romain n'est pas victime de tous ces préjugés,
ces lieux communs selon lesquels l'immigré vole le travail du
résident qui y a droit. Ici, ce n'est pas comme ça, non…
Le travail est l'unique chose que le Romain est heureux de se faire
voler. Parce que, disons-le clairement, le Romain quand il travaille
est doublement fatigué : d'abord parce qu'il travaille et ensuite
parce qu'il n'en a pas envie.
En somme, je voulais dire qu'ici à Rome le seuil de tolérance
est très élevé. La xénophobie, le racisme,
la chasse au noir demandent trop d'énergie, et, pour parler comme
vous, de “trop se casser les couilles”.