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ENTRETIEN
AVEC YVES CAUMON
Comment êtes-vous
arrivé au cinéma ? D'une part par le cinéma
amateur, le Super 8. D'autre part par le ciné-club du lycée,
la cinéphilie. D'un côté les choses familiales et
familières, de l'autre les grands films héroïques.
Deux voies parallèles, qui à un moment donné, se
sont croisées.
Quelle a été
votre formation ?
Je suis un autodidacte passé par la Femis. Pour beaucoup la Femis
a été une sorte d'orphelinat, d'hospice pour enfants trouvés
du cinéma, pour ceux qui, géographiquement ou socialement,
ou les deux, étaient très éloignés de la fabrication
des films.
À la sortie de
la Femis, vous faites tout de suite des films ?
Non, je gagne ma vie, je suis assistant. Et puis je travaille à
ma table, je médite, je fais l'inventaire. Et finalement je rentre
chez moi, dans le sud-ouest. C'est à Paris que je me suis rendu
compte que le sud-ouest existait. Je suis revenu explorer mon territoire.
Comment avez-vous réalisé
vos premiers films, après la FEMIS ?
J'avais écrit un triptyque, une série de trois portraits
féminins, qui s'appelait Femmes sans Hommes. J'ai rencontré
Bertrand Gore, à Sunday Morning, qui voyait beaucoup d'avantages
à produire un tel projet, au rythme d'un épisode par an,
alors que les autres producteurs que j'ai rencontrés y voyaient
surtout des inconvénients. On a fait les trois films mais ils n'ont
jamais été regroupés parce que La Beauté du
Monde a intéressé en tant que tel, et Magouric l'a sorti
dans la collection Décadrages, avant que le triptyque ne soit terminé.
L'écriture d'Amour
d'Enfance a-t-elle été facile ?
On ne peut pas vraiment dire ça. Le premier synopsis date de 1995.
Entre les courts-métrages, chaque hiver, j'écrivais. Mais
je ne crois pas être parti avec l'idée efficace d'écrire
un scénario, c'était plutôt avec le besoin d'entreprendre
une thérapie, j'avais les idées confuses et je voulais les
éclaircir. Et il y avait vraiment beaucoup de nuds à
dénouer. Prenons l'exemple de Paul et de ses parents. Paul aime-t-il
sa famille ? Paul déteste-t-il sa famille ? Un hiver je suivais
la première hypothèse, l'hiver suivant c'était l'autre,
et finalement les deux me paraissaient mentir. Il m'a fallu du temps pour
comprendre l'évidence, que Paul aimait et détestait à
la fois son milieu, sa famille, ses proches, qu'il allait d'un sentiment
à l'autre. Ce travail m'a transformé en profondeur, tous
mes films à venir découleront de ça.
Une fois le scénario
écrit, l'avez-vous modifié au tournage ?
Non, sauf certains dialogues. D'ailleurs je n'aurais pas eu le temps.
Les repentirs avaient été faits avant. Par exemple, dans
la version présentée à l'Avance sur Recettes, Odile,
la petite sur, n'existait pas. C'est qu'entre-temps j'avais réalisé
Les Filles de mon Pays et rencontré Lauryl Brossier, qui est vraiment
l'actrice que j'attendais sans le savoir. J'ai donc réécrit
Amour d'Enfance pour lui faire une place. Petit à petit le personnage
d'Odile a amené une insolence, une impertinence, un contrepoint
salutaire au drame familial. Il a aussi amené une joie, un charme,
et même un bonheur sans lesquels le reste n'aurait pas d'intérêt.
C'est à partir de là que le scénario a vraiment commencé
à me plaire, à valoir la peine d'être tourné.
Malgré la gravité
du sujet, il y a beaucoup de moments d'humour...
Il yen avait trop, en fait. Au montage j'ai trouvé que j'avais
été comique d'une manière coupable. J'ai eu honte,
je me suis dit: il y a un homme qui crève et tu fais le mariole.
J'ai toujours aimé les contrastes, le mélange du comique
et du dramatique notamment, c'est ce qui crée du relief. Au montage,
j'ai adouci certains d'entre eux parce que je les trouvais un peu indécents,
mais aussi parce que cela créait une distance qui brisait le sentiment,
un sentiment ténu qu'on avait réussi à faire émerger,
qu'il fallait laisser résonner. J'ai coupé -ou rallongé-,
c'est devenu plus nuancé. En fait, chaque scène reste pour
moi d'essence comique, même si ça ne se voit plus. Au contraire,
je trouve que ça épaissit le drame.
Le principal ressort humoristique
du film, c'est que le personnage n'arrête pas de faire des gaffes,
et son comportement provoque des réactions imprévues.
La difficulté, c'est de ne pas le rendre trop ridicule, éviter
qu'on se moque de lui, qu'on s'en détache. Parce qu'en plus il
se conduit mal, très mal, même si ça n'est pas dit,
sanctionné immédiatement. Heureusement, Mathieu Amalric
est le type le plus sympathique que je connaisse. Grâce à
lui, le personnage reste attachant quand même, on peut continuer
à se mettre à sa place malgré tout. En outre, le
comique est un antidote au pathétique. Cette histoire est extrêmement
cruelle, je voulais effacer toute trace de martyrisation apparente. Il
fallait que la cruauté soit dans l'ensemble, plutôt que dans
les scènes elles-mêmes.
Même
quand il y a du pathétique, il est déplacé, il n'est
pas synchrone. Au contraire, j'ai même fait en sorte que le film
soit le plus doux possible. C'était mon leitmotiv sur le tournage:
"doux-douloureux..." Plus ce serait doux, plus ce serait douloureux.
Mais quand même ce serait doux.
Il y a une pudeur de la
souffrance. Quand le chien agonise, le personnage dit: "dépêche-toi,
il souffre", alors que c'est lui-même qui souffre.
En
même temps, il faut que la pudeur soit fondée sur quelque
chose de poignant et de fort, sinon ça n'est plus de la pudeur
mais de la froideur, de l'avarice. Il faut les deux.
Tout ce que dit Thierry à ce moment-là, il le dit indirectement.
Il ne peut pas dire à Paul: "Tu crois être venu pour
nous aider, mais tu es venu pour nous détruire". Il ne parlerait
pas comme ça. Mais il le pousse à commettre un acte de destruction,
à aller au bout de sa logique, à donner la mort lui-même.
Et aussi le plan de la
mère qui entrouvre la porte et ne veut pas voir le cadavre...
Elle se cache de notre regard plutôt
que du corps... La mort est vraiment quelque chose d'impensable. J'ai
rarement l'impression de la sentir au cinéma, le poids de l'inanimé,
l'horreur que c'est. Moi-même à cette occasion je me suis
demandé si je ne manquais pas de courage, si j'osais vraiment entrer
dans la scène, si j'osais regarder. Si je l'ai tournée comme
ça c'est parce que ça me semblait fondé, fondé
sur une réaction vraie, celle du personnage. Le mouvement de recul,
le souffle coupé. ..
La comédienne est
formidable...
J'ai fait un casting très "Sud-Ouest". Je voulais quelque
chose d'irréprochable sur le plan de l'authenticité. Comme
selon moi c'était une aventure très intérieure, pas
totalement réaliste, il fallait que les choses soient vraiment
tangibles, que les personnages soient parfaitement incarnés. Et
j'ai remarqué qu'il y a des milieux où on supporte plus
difficilement le manque de crédibilité: les milieux déshérités
en général, la prostitution, le prolétariat, les
gens très pauvres. Les agriculteurs aussi. Il me fallait à
la fois des gens crédibles comme paysans, et comme ces paysans-là.
Il fallait aussi de très bons acteurs. Enfin il fallait qu'ils
soient disponibles, physiquement et mentalement, pour cette aventure.
Beaucoup de spectateurs croient que j'ai travaillé avec des acteurs
non-professionnels. Si ça avait été le cas, je n'aurais
pas pu obtenir le même résultat. C'est parce que Roger Souza
est acteur qu'il peut se mettre en colère comme ça, avec
cette puissance et aussi cette intériorité, cet orgueil
blessé. Le seul à n'être pas acteur, c'est Auguste.
Cette recherche d'acteurs a été vraiment longue et périlleuse.
Bien sûr, quand on effectue ce travail, on est parfois récompensé,
on tombe sur des perles rares, comme Michèle Gary, sur des gens
qui sont acteurs dans leur coin depuis 30 ans et que personne n'est venu
chercher. Mais ces perles rares le sont vraiment.
Le personnage joué
par Mathieu Amalric doit, au départ, exprimer sa maladresse totale
vis-à-vis de son environnement: il ne prend que très progressivement
possession de l'espace qui l'entoure.
Mathieu est quelqu'un qui prend tout de suite ses aises, qui se trouve
chez lui partout, et il fallait l'en empêcher un peu. D'ailleurs
je l'avais prévenu qu'il risquait d'être malheureux sur ce
film. Je ne crois pas que ça ait été complètement
le cas, mais il enviait quand même les autres, Fabrice Cals ou Lauryl
Brossier, qui sont d'emblée dans leur élément, qui
sont entiers, généreux, alors que son personnage à
lui est toujours en porte-à-faux, a du mal à trouver sa
place. Dans le même temps, le fait que Mathieu soit très
mobile, naturellement confiant, plein de ressources, je comptais là-dessus
pour qu'il résiste à la "rigueur" du drame, de
la situation, et même de la mise en scène.
On comprend très
vite, dès le générique presque, puis dès les
premières phrases qu'il prononce, que Paul est quelqu'un qui va
essayer de se reconstruire dans un environnement qui lui est devenu étranger.
C'est l'histoire d'un contemplatif qui essaie de devenir un homme d'action.
Je crois qu'au début, il est encore un peu en train de rêver,
il n'est pas encore vraiment arrivé. Quand il prend conscience
de la situation, à sa façon, c'est-à- dire un peu
en retard, il se met à agir avec une sorte de frénésie,
comme s'il se réveillait. Mais ça reste un idéaliste.
D'un côté comme de l'autre, il a du mal à trouver
la bonne mesure.
Vous n'avez jamais eu
de doute sur le dénouement ?
Au départ, il faut bien l'avouer, cette histoire est partie d'une
bonne intention, qui était de rapprocher un personnage de son milieu
et de sa famille. Cela partait d'une constatation, de l'écart qu'il
y a entre soi et ses parents ou ses grand-parents. Avec ma grand-mère,
j'ai l'impression qu'on n'est même pas de la même civilisation,
que j'ai le Moyen-âge en face de moi, une culture ancestrale, et
que le lien est totalement coupé. Cet écart est compliqué
par le fait que nous avons tendance à vouloir l'accentuer encore,
à aller dans le sens de l'Histoire, à pédaler dans
la descente. n en résulte un fossé énorme, et je
voulais le combler. En l'occurrence, cela voulait dire que Paul reprenait
la ferme. Et puis, un retour à la réalité m'a fait
comprendre qu'évidemment, c'était un fantasme, mon fantasme.
Et qu'il fallait lui faire un sort.
Il était donc impératif que Paul reparte à la fin.
Il a vécu une sorte de régression momentanée, il
a cherché à s'acquitter de devoirs périmés,
enfantins -être un bon fils, un ami dévoué, un amoureux
idéal- comme si tout pouvait recommencer. Mais on a beau vouloir
l'arrêter, le temps passe quand même, la récréation
se termine, il faut revenir sur terre. Et il faut grandir, devenir un
adulte. Il a soldé les comptes, même si bien sûr il
n'en sort pas indemne, l'aventure ne purge pas de tout, il y a un reste.
Odile aussi, d'une certaine manière, s'est vaccinée de son
amour d'enfance. Même si là aussi, il ya un reste.
C'est vrai que la dernière partie du film est endeuillée,
et que la dernière séquence commence un peu tristement,
avant que ce ne soit démenti, in extremis, par cette espèce
de blague qu'elle lui fait. Je n'ai pas cherché à ce que
la fin soit équivoque, tout est clair au contraire, mais j'ai voulu
qu'elle soit mêlée, qu'elle procure une sensation, à
la fois de plénitude et de manque. Une sensation, pas une signification.
C'est pourquoi il est difficile d'en parler. C'est au spectateur de dire
ce qu'il éprouve.
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