Shigeru
Umebayashi
La
carrière de musicien professionnel de Shigeru Umebayashi a débuté
dans les années 80, quand il fonde le groupe de rock new wave « EX »,
star au Japon. Après la dissolution du groupe en 1985, il commence
à composer pour le cinéma. Il collabore alors à de
nombreuses bandes originales de films, telles And Then…
de Morita Yoshimitsu, All Under the Moon de Sai Yoichi, The
Christ of Nanjing de Tony Au, In the Mood for Love de Wong
Kar Wai et Le Secret des poignards volants de Zhang Yimou.
Peer
Raben
Peer
Raben a rencontré dans les années 60 le célèbre
réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder dans une troupe théâtrale
et a commencé à travailler avec lui, poursuivant en composant
les partitions de presque tous ses films. Sa musique et ses arrangements
furent remarqués dans L’amour est plus froid que la mort,
Prenez garde à la Sainte Putain, Le Mariage de Maria
Braun et Le Secret de Veronika Voss. En 2003, il reçut
la Caméra de la Berlinale pour sa contribution au cinéma
allemand. Il a composé la fanfare jouée en ouverture du
Festival de Berlin depuis plus de trente ans.
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Même si
la bande originale de 2046 est, après In the Mood
for Love, de nouveau signée Shigeru Umebayashi, il s’agit
d’une musique aux inspirations les plus diverses. Des thèmes
récurrents – un air de bel canto, des rythmes latins comme
échappés de night-clubs ou encore des mélodies instrumentales
– sont non
seulement associés aux personnages, mais évoquent également
un sentiment d’abandon propre aux univers nocturnes de Honk Kong
et de Singapour – et aux histoires d’amour, faites d’engagements
et de trahisons. Ces partitions exacerbent le terrible sentiment de vide
qui nous étreint face au déclin du Shanghai mythique d’avant
1949. Le « temps », quant à lui, est rythmé
par les fêtes de Noël, comme le chante si bien Nat King Cole,
de sa voix suave et réconfortante.
Tandis
que Tony Leung (Chow Mo-Wan) campe un écrivain qui parvient à
joindre les deux bouts en commettant des romans de science-fiction (il
n’a plus rien de l’apprenti romancier et de l’époux
quasi fidèle de In the Mood for Love), les trois protagonistes
féminins de 2046 appartiennent aux trois temporalités de
la narration : passé, présent et futur. Gong Li incarne
de toute évidence le personnage le plus complexe – une joueuse
mystérieuse qui ne révélera son nom qu’au moment
où elle se séparera de Chow. Sa présence à
l’écran est accompagnée par des extraits élégiaques
et nostalgiques de la Polonaise
d’Umebayashi et par une partition inédite de Peer Raben,
elle-même inspirée d’un thème composé
pour La Troisième Génération (1979). La
présence de Carina Lau, à qui l’on doit le titre 2046
(Leung voit dans ce numéro – celui de la chambre
d’hôtel de la jeune femme – un signe annonciateur pour
son roman), introduit un autre thème mélancolique de Raben,
extrait de la bande originale de Querelle (1982), qui accompagnait
alors les tristes adieux de Leung à ses futures maîtresses.
Ces réorchestrations sont comme de nouveaux départs :
elles marquent le début et la fin de voyages musicaux, émotionnels.
De
toute évidence, Wong Kar Wai rend hommage aux plus grands compositeurs
de musique de film d’Europe. Il rencontre Raben en 2000, au moment
de la sortie de In the Mood for Love en Allemagne, et lui passe
commande d’une partition. Le compositeur lui propose des réinterprétations
de certaines de ses bandes originales antérieures – qui s’avèrent
des hommages, mais qui représentent aussi un défi au compositeur
comme au cinéaste. Car lorsqu’on utilise des musiques déjà
existantes dans un tout autre contexte, les niveaux d’interprétation
augmentent de manière exponentielle. D’autre part, les améliorations
qu’apportent les réorchestrations (comme, par exemple, un
environnement sonore métaphorique constitué de bruits de
trains et de foules) sont le symbole même des créations que
la technologie moderne a rendu possibles.
Par
ailleurs, Wong Kar Wai a utilisé les thèmes de Julien
et Barbara de Georges Delerue (tiré de la bande originale
de Vivement Dimanche ! de François Truffaut) et de
Decision de Zbigniew Preisner (extrait de la bande originale de Tu
ne tueras point de Krzysztof Kieslowski) – mais il les a intégrés
tels quels à la bande originale de 2046, sans le moindre
changement.
Des
trois femmes du film, Zhang Ziyi (Bai Ling) interprète celle qui
incarne le temps présent. En s’installant dans la chambre
d’hôtel voisine, elle crée une intimité
avec Chow qui provoque le désir, le désespoir, puis la jouissance
éphémère, ainsi que de soudains accès de colère
et de rancœur. Zhang est le symbole d’un appétit de
vie décadent et débordant tout à la fois. Les mélodies
de Dean Martin, Connie Francis, les rythmes de rumba et de cha-cha-cha
évoquent alors l’érotisme qui se dégage de
la comédienne et qui avait attiré Chow.
Alors
qu’il tourne habituellement en silence, Wong Kar Wai a fait ici
une exception, en se passant l’Adagio de Secret Garden
pendant le tournage des scènes d’étreinte entre Faye
Wong (qui campe l’androïde) et Takuya Kimura (le voyageur).
Les deux comédiens évoluent spontanément au rythme
de la musique – et dans ce temps futur où chacun se retrouve
enfermé dans un
compartiment de train, ces thèmes musicaux qui reviennent à
intervalles réguliers contribuent à soulager un peu la souffrance,
tandis que le temps est suspendu (ou qu’il progresse de manière
cyclique). Aux accords de l’Adagio correspond une histoire
d’amour imparfaite, parcourue d’innombrables obstacles, mais
toujours aussi enivrante.
Une
autre musique encore évoque le personnage de Faye Wong : la
Casta Diva de Bellini, l’aria préférée
du bel canto. Chef-d’œuvre éternel, cette partition
d’anthologie composée pour une tessiture de soprano a conquis
les publics du monde entier depuis près de deux siècles
– du passionné d’opéra à l’adepte
du MP3.
Si la technologie d’hier permettait d’enregistrer la voix
de la Callas au sommet de son art (dans les années 1950), Wong
Kar Wai a choisi une nouvelle diva, Angela Gheorghiu, dont il a utilisé
un enregistrement datant de 2000. Nos techniques modernes d’enregistrement
ont immortalisé ces instants de grâce pour chacun d’entre
nous, en conservant intactes ces voix sublimes.
On
remarque dans 2046 un autre niveau encore de références
sous-jacentes, qui culminent dans l’évocation en filigrane
de musiques de Nos Années sauvages (1990) et de In
the Mood for Love : quand une mélodie transcende les
différents films, elle apporte alors à l’histoire
un petit supplément d’âme. Elle peut ouvrir des perspectives
d’avenir, faire resurgir des souvenirs enfouis ou encore rester
à l’arrière-plan tout en prenant le spectateur au
dépourvu. Le thème de Siboney a d’abord été
utilisé comme morceau instrumental pour Nos Années sauvages.
Il revient, sublimé par la voix de Connie Francis, dans 2046
pour ponctuer les rendez-vous amoureux des personnages. De même,
Perfidia était si étroitement associé à
certains moments de Nos Années sauvages que lorsque le
personnage de Carina Lau est à nouveau évoqué par
les arrangements de Xavier Cugat, on a alors le sentiment que le temps,
le progrès et la technique utilisée n’ont plus d’importance.
Les
inspirations musicales de 2046 sont multiples, semblables à
une palette aux nuances infinies. Atmosphère ou intrigue, le son
et l’image se fondent harmonieusement dans un tableau sensuel –
et ressuscitent nos souvenirs, même ceux que nous croyions avoir
oubliés." Joanna C. Lee
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